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L’écologie sentimentale
Tout le monde se sent écologiste. Et personne ne l’est vraiment. Tout le monde aime la nature. et tout le monde la pollue. Tout le monde préfère les prairies odoriférantes, les cimes parfumées, les acacias en fleurs aux odeurs du périphérique. Tout le monde déteste les plages de mazout, les masses d’immeubles, les rivières chargées de sel ou de détergents. Tout le monde…
L’écologie est le royaume des évidences. On aime tous ça…et on fait le contraire. Plus l’environnement se décompose sous nos yeux, plus l’émotion, plus”le surnaturel” remonte en surface. Le sentiment de verdure envahit l’opinion alors même qu’il n’en reste plus un seul hectare. L’émotion collective est intense, c’est certain – mais stérile. Elle ne sert à rien ou contribue parfois au désastre. Le pire pollueur de la Seine aime Paris, le pire bûcheron aime la forêt, le pire chimiste aime les légumes “bio”. Comment les membres d’une société qui attachent tant d’importance aux choses du milieu vivant finissent-ils par détruire les formes animées qui peuplent la planète ? Car personne n’a déclaré ouvertement la guerre aux plantes, aux animaux, aux océans. Et on sait par ailleurs ce qu’il advient de la flore alpine, des hérissons, des fonds de la Méditerranée. on se désole, mais on tue. Aucun discours public n’a jamais affirmé solennellement qu’il se proposait de détruire un paysage de vallée, un littoral, un massif boisé. Bien sûr. On “aménage”, on crée de “l’emploi”, on “suit le progrès”…L’écologie, en ce sens, permet de faire une âme en forme de bouton d’or. Le langage respecte les petites fleurs, les pâquerettes, les escargots. La sensiblerie pleurnicharde triomphe partout. le réalisme triomphant massacre tout l’espace.
Après quinze ans de prédictions acharnées, le message de la protection de la nature a été entendu. La préoccupation verte déclenche un stimulus frissonnant sur les cœurs de nos contemporains. Et deux secondes après, on monte dans sa voiture, laquelle déverse un kilo de plomb par an dans l’atmosphère. Quinze ans de larmoiements ont perturbé les raisonnements et le sens critique…sans bousculer les modes de vie. Les bons sentiments étouffent l’esprit autant que la biosphère. L’abus de cette drogue philosophique a transformé nos hommes “bio”, en êtres bicéphales : 1/ une tête pense la nature, protège, défend le milieu, désire l’intégration en douceur, espère la convivialité,etc. 2/ une seconde tête pense l’adaptation, le travail, le salaire, le confort, l’efficacité, la rapidité. Comment concilier deux processus opposés, irréconciliables, sans rapprochement possible dans leur développement ? C’est difficile.
Tandis que l’argumentation écologique s’intensifiait, s’élargissait, “passait” bien aux yeux du grand public, les chances de voir démarrer un embryon de société écologique se réduisaient de plus en plus. Le langage tout seul ne peut prétendre façonner l’écosystème. Le mensonge (ou l’imposture) montre très vite son nez.
Bernard VAUDOUR- FAGNET ; “Ecologie et écologismes : la fin du voyage.” Les temps modernes
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