Toulouse 2005

Annales Psychomotricien : Toulouse 2005

Epreuve de Français : 2 heures

[…] C’est en 1923 que le biologiste britannique John B. S. Haldane a inventé le terme ectogenesis pour caractériser une grossesse qui serait menée hors du ventre de la femme, dans un utérus artificiel. C’est aussi Haldane, proche d’Aldous Huxley, qui a été indirectement à l’origine du Meilleur des mondes, paru en 1932. Quatre-vingts ans plus tard, et contrairement aux prévisions formulées par Haldane, aucune naissance par ectogenèse n’a été obtenue dans l’espèce humaine. Cette situation ne durera pas. Des recherches sont en cours qui doivent permettre d’atteindre cet objectif, chez plusieurs espèces de mammiferes. Le sujet n’est plus un tabou : il a été officiellement débattu des vices et des vertus de l’ectogenèse humaine, lors du dernier congrès mondial de bioéthique organisé, en novembre 2004, à Sydney. Comment assurer in vitro l’ensemble des fonctions physiologiques normalement assurées par le placenta et l’utérus ? Les membres de la petite communauté scientifique en marche vers cette nouvelle frontière sont ici confrontés à des difficultés techniques très importantes.

Henri Atlan estime toutefois, avec d’autres, que ces difficultés n’ont rien de fondamental. On n’est ici, toute proportion gardée, qu’à un degré supérieur de complexité par rapport à celle du rein artificiel. Pour l’auteur, ancien membre du Comité consultatif national d’éthique, l’acceptation de cette pratique se fera, selon toute vraisemblance, en deux temps. La première phase sera thérapeutique : il s’agira notamment de prévenir les conséquences des naissances très prématurées, en proposant une fin de gestation hors du corps maternel, sans mise en oeuvre de la fonction pulmonaire. La seconde phase verra ensuite dans le recours à des utérus artificiels efficaces une nouvelle possibilité de donner la vie. Comment, et en invoquant quels arguments, pourra-t-on interdire à des femmes et à des couples d’avoir recours à cette possibilité dès lors qu’ils souhaiteront échapper de la sorte aux risques, aux contraintes et aux souffrances de la grossesse et de l’accouchement ? La question ne se posera plus dans les termes retenus par Huxley dans son célèbre roman de science-fiction.

Il ne s’agira pas, en effet, de l’utilisation étatique d’une technique d’élevage industriel des futurs humains. On parlera plus simplement de l’usage, dans un espace démocratique et marchand, d’une nouvelle technique de procréation scientifiquement assistée. De ce point de vue, l’utérus artificiel constituera bien une nouvelle étape du processus de dissociation de la sexualité et de la reproduction. A vrai dire, la dernière, sauf à imaginer que le clonage reproductif humain puisse devenir une réalité.Cette perspective ne peut pas, aujourd’hui, ne pas être rapprochée des contradictions émergentes au sein du mouvement féministe quant au respect qui doit ou non être accordé aux liens entre grossesse et maternité. L’arrivée de l’utérus artificiel dans le champ du possible, puis du probable, permet de rendre plus lisible une opposition fondamentale entre les féministes radicales (ou « libertaires») et celles qui le sont moins. Les premières plébiscitent les multiples potentialités offertes par l’ectogenèse. Les secondes jugent cette technique a priori inacceptable. Elles y perçoivent en résumé, le dernier outil en date forgé par une technoscience d’essence patriarcale, une sorte de nouveau «complot mâle» d’autant plus dangereux qu’il menace l’essence même de cette caractéristique de la féminité moderne qu’est la gestation désormais maîtrisée.

En France, il faut ainsi compter avec le discours provocateur récemment développé par Marcela lacub dans L’Empire du ventre (Fayard). Cette juriste dénonce la toute-puissance maternelle et la «sacralisation» de la fonction de gestation qui font que la maternité est devenue indissociable de l’accouchement. Face à un tel énoncé, on observe une multiplication des prises de parole de leaders féministes qui demandent notamment le maintien de l’interdit de la pratique des mères porteuses et de la commercialisation de la fonction de gestation. L’arrivée de l’utérus artificiel dans le champ de l’assistance médicale et technique à la procréation conduira aussi immanquablement à s’intéresser à la nature et à la fonction de tous les échanges-physiologiques et psychologiques- entre l’enfant à naître et celle qui le porte. Plus généralement, elle imposera de prendre la mesure des multiples dimensions biologiques et symboliques de la grossesse.« Les enfants nés d’une machine, auront des organes génitaux mais pas d’ombilics, a expliqué, à Sidney, Rosemarie Tong, féministe et spécialiste de bioéthique (université de Caroline du Nord). ils seront de simples créatures du présent et des projections dans l’avenir, sans connexions signifiantes avec le passé. C’est là une voie funeste et sans issue.» L’utérus artificiel serait aussi la porte ouverte de manière irréversible vers la création de corps définitivement posthumains.

L’utérus artificiel ou la dernière frontière humaine par Jean-Yves Nau in Le Monde du 12/03/2005

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