Annales ES : Paris ( Evry ) 2007
Epreuve écrite d’admissibilité
SUJET : COMMENTAIRE, ARGUMENTATIF DE TEXTE
«ABSENTEISME, DESCOLARISATION, DECROCHAGE SCOLAIRE, LES APPORTS DES RECHERCHES RECENTES»
Maryse Esterle- Hedibel – in : Déviance et Société 2006- Vol. 30- N°1 pages 50 à 54
Dans un premier temps, vous dégagerez les idées essentielles du texte.
Puis, dans un second temps, vous donnerez votre point de vue en argumentant.
Absentéisme, Déscolarisation, Décrochage scolaire, les apports des recherches récentes Maryse Esterle-Hedibel*
COMMENT LE SYSTEME SCOLAIRE INTERVIENT-IL DANS LE DEVELOPPEMENT DES PROCESSUS DE DESCOLARISATION ?
Y aurait-il des élèves considérés comme «inéducables» ou «inenseignables» à l’école, dont l’existence démentirait le discours de démocratisation de l’école ? Il n’est pas utile de revenir sur le contexte structurel dans lequel se sont petit à petit développés la notion d’échec scolaire et le discours autour des violences, de l’absentéisme et de la déscolarisation.
Après plusieurs décennies de massification de l’enseignement, les inégalités sociales perdurent en son sein (Dubet, Duru-Bellat, 2000) et l’on y retrouve les stratifications sociales existant dans la société. Ces inégalités sociales et « l’échec scolaire » qui touche surtout les élèves de milieu populaire, ont des répercutions plus sévères quand l’intégration sociale dépend étroitement de la qualité du parcours scolaire, quand l’échec scolaire risque d’induire un échec ou une disqualification sociale (LAHIRE, 1993, 46). La mise en place du collège unique (réforme Haby de 1975) a plutôt été organisée sur le mode de la préfiguration d’un « petit lycée » que sur celui d’une continuité avec l’école primaire. (Dubet, Duru-Bellat, 2000, 35-36).Ce phénomène, combiné avec la massification de l’enseignement, à confronter l’ensemble des catégories sociales à des formes d’enseignement largement destinées aux couches supérieures de la société. Si dans le premier degré, les interprétations en termes de difficultés cognitives ou psychologiques ont encore leur place, ainsi que l’intervention des réseaux d’aide spécialisés aux élèves en difficulté (RASED), dans le second degré, les « problèmes de comportement » sont massivement considérés par les acteurs scolaires comme la cause des difficultés d’apprentissage, et appelés à être l’objet d’interventions en forme de sanctions (Esterle-Hedibel, 2003a, 161-164).
La loi d’orientation de 1989 a confirmé l’objectif de conduire d’ici dix ans l’ensemble d’une classe d’âge au minimum au niveau du certificat d’aptitudes professionnelles ou du brevet d’études professionnelles et 80% au niveau du baccalauréat[1]. Mais les élèves en difficultés scolaires sont restés dans les collèges, sans que des dispositifs de remédiation pédagogiques n’aient été suffisamment construits pour leur permettre de continuer favorablement leur scolarité. Les processus de ségrégation sont accentués par les choix des familles en même temps qu’à l’intérieur des établissements les plus défavorisés, s’est développée une « ségrégation à l’interne » par les options d’allemand première langue en 6ème ou du latin en 4ème par exemple.
Les répartitions en classes de niveau, dont les regroupements sont effectués quelquefois par les enseignants eux-mêmes, défavorisent les élèves en difficultés plus qu’ils ne favorisent ceux qui ont de bons résultats (Duru-Bellat, 2001, 67-68). Ces classes de niveau correspondent à un besoin de confort pour les enseignants, peut-être réalisé dans les « bonnes classes », mais la situation peut se retourner contre eux dans « les mauvaises classes »où les cours deviennent « ingérables » : les élèves ont le sentiment d’être dans des « fausses classes », les enseignants parlent de « catastrophes », « d’explosion »… les enseignants débutants se retrouvent souvent en charge de ces « classes poubelles », subissant alors ces situations comme une chute considérable de leurs ambitions professionnelles (Barrère, 2002, 69-73).
DES PASSAGES FICTIFS EN CLASSE SUPERIEURE
Dans ce contexte favorable à l’accentuation des difficultés de certains élèves, les enseignants sont amenés à faire un « tri » entre les élèves « récupérables » et les autres. Le critère de sélection ne se fait pas tant au niveau des résultats qu’à celui du comportement scolaire : les élèves « perturbateurs » sont ainsi particulièrement visés par les jugements négatifs et le redoublement se fait quasiment au mérite, dans tous les cas sur la base d’un pari d’une évolution positive, et l’évaluation de la possibilité pour les enseignants de « supporter » l’élève une année de plus. Celui qui redouble est donc gratifié d’une « chance » supplémentaire, dont est privé celui qui passe en classe supérieure, aves quelquefois des résultats plus faibles et un comportement plus perturbateur ou absentéiste. De ce fait, le redoublement au collège n’est pas corrélé à l’interruption précoce d’étude (Broccolicchi, 1998, 3).
LES RELATIONS MAÎTRE-ELEVES ET LEUR IMPACT SUR LES PERFORMANCES SCOLAIRES
Plusieurs études nord-américaines signalent une variabilité entre les écoles quant à la prévalence du décrochage scolaire et de problèmes concomitants (Janosz, Leblanc, 1996, 68-72) : niveau de réussite aux examens et performances scolaires générales, taille des écoles et des classes, climat social et éducatif, activités parascolaires, hétérogénéité ou homogénéité des âges et des niveaux, conditions des redoublements, qualité de gestion de classe des enseignants et de la gestion d’établissement par les responsables … « l’effet établissement » (Debarbieux, 1999), est également prégnant, d’après de nombreux travaux nord-américains et francophones, dans les processus de décrochage scolaire, l’effet-classe pouvant être supérieur à l’effet-établissement (Blaya, Hayden, 2003, 28).
Les pratiques pédagogiques des enseignants peuvent contribuer à développer chez les élèves la distinction entre tâche et activité scolaires, la tâche correspondant à l’exercice demandé par l’enseignant, l’activité faisant le lien entre les leçons précédentes et les suivantes, et étant empreinte de sens en soi pour l’élève. Les élèves en échec ont une relation d’imbrication au savoir (dépendance à la situation scolaire et à l’enseignant), alors que les élèves plutôt en réussite ont une relation d’objectivation ou de distanciation au savoir médiateur entre le sujet et le monde (Jellab, 2004, 131-143).
[1]Loi d’orientation sur l’éducation n°89-186 du 10 juillet 1989, chapitre 1, article 3.
Woods (1992, 56) rappelle que la déviance implique nécessairement deux acteurs et que l’enseignement peut provoquer ou atténuer la déviance par le style par le style de sa relation avec les élèves (enseignant provocateur ou isolateur de déviance). Le processus d’étiquetage peut exister au niveau d’une équipe enseignante au sujet d’une classe, de plusieurs élèves ou de l’un d’eux en particulier. C’est la prophétie auto-réalisatrice (self fullfilling prophecy) : les élèves concernés seront ainsi pris dans le jugement négatif dont ils sont l’objet et y répondront en en accentuant les traits (Palmer, Humphrey, 1990). Cette prophétie, ajoutée aux préjugés négatifs concernant l’environnement familial et les performances potentielles des élèves de milieu populaire, finit par produire les effets annoncés, accompagnés d’une détérioration de l’image de soi chez les élèves concernés (Walgrave, 1992, 43). L’élève répondra ainsi à « l’injonction » qui lui est faite en abandonnant le système scolaire (Esterle-Hedibel, 2003a, 164).
Broccolicchi (2000, 43) souligne par ailleurs que l’accompagnement dont ils (ceux qui ont continué leurs études) ont bénéficié durant leur scolarité secondaire contraste de façon saisissante avec la solitude qui caractérise l’histoire scolaire des jeunes qui n’ont pu acquérir une qualification. La solitude qui caractérise l’histoire scolaire des jeunes qui n’ont pu acquérir une qualification. Carra souligne l’intériorisation par les élèves des étiquetages négatifs portés sur eux (Carra, 2002).
L’INTERIORISATION DU STIGMATE
La question du rapport aux enseignants et à la légitimité de leurs jugements change fondamentalement du primaire au collège. Les relations entre pairs gagnent en importance, les cultures juvéniles entrent en contradiction avec les normes scolaires de manière plus prégnante (Lepoutre, 1997 ; Dubet, Martuccelli, 1996). En cas de difficulté scolaire majeure, le recours à l’indiscipline, à l’insolence, peut être utilisé par les élèves comme moyen de construire une identité, déviante par rapport aux normes scolaires mais conforme par rapport aux normes juvéniles. Fragilisés dans le système scolaire, ils deviennent « des « outsiders » (Becker, 1985), d’autant plus que l’indiscipline se pratique souvent collectivement. L’indiscipline peut dans le même temps, constituer un facteur de risque dans un processus de déscolarisation (Esterle-Hedibel, 2004c, 247-264).
L’intense sentiment d’auto-dévalorisation vécu par des élèves en échec scolaire est confirmé par des chercheurs canadiens qui décrivent l’expérience scolaire des futurs décrocheurs comme négative, empreinte de frustrations et d’échecs (Janosz, Leblanc, 1996, 64).
Mais il ne faudrait pas considérer seulement les interactions entre enseignants et personnels scolaires et élèves hors du contexte institutionnel dans lequel elles se situant. Les enseignants vivent en effet très directement la contradiction entre les intentions affichées par l’institution scolaire et la réalité de l’enseignement dans des établissements : scolariser tous les jeunes d’une même classe d’âge dans le même cadre, respecter et développer « l’égalité des chances », sans qu’institutionnellement, les moyens ne soient fournis aux intéressés pour qu’ils puissent mettre en actes ces objectifs. La tentation est grande alors de « séparer le bon grain de l’ivraie », pour ne garder finalement que les élèves conformes aux exigences du système scolaire tel qu’il est organisé aujourd’hui.
On observe alors le respect formel de la scolarité obligatoire jusqu’à 16 ans, accompagné de la non-résolution des difficultés patentes de certains élèves, certains d’entre eux se retirant alors d’une situation sans issue. Ce retrait peut être silencieux ou beaucoup plus spectaculaire, il s’accompagne alors d’exclusions définitives lors de conseils de discipline.
QUAND L’ECOLE DESCOLARISE
Plusieurs rapports issus de l’appel d’offres de décembre 1999 mentionnent des formes d’arrêts de scolarité par l’école elle-même : des mises à pieds conservatoires préalables ou exclusions par des conseils de discipline, d’élèves pour lesquels une orientation vers un établissement spécialisé n’a pas été trouvée, exclusions quelquefois prononcées pour faire avancer un dossier (Péraldi, 2002, 149-151 ; Esterle-Hedibel, 2003a, 83-84).
Péraldi (2002, 39-42) cite le cas d’un jeune affecté dans un collège, dont les responsables, après un incident (suspicion de tentative d’effraction du véhicule d’un enseignant) refusent l’inscription, en toute illégalité. Sommés de le faire par l’inspection académique, après que l’élève soit passé en classe relais pendant quelques semaines, ils ne l’accepteront qu’avec de fortes réticences. Il sera l’objet d’une hostilité ouverte des personnels scolaires et ne restera au collège qu’une semaine, pris en charge ensuite dans des dispositifs relais. Ce parcours nous rappelle celui de Clint (Esterle -Hedibel, 2003a, 61) dont la réaffectation dans un collège, à la suite d’une exclusion définitive, n’a pas pu être effective à cause du refus quasiment explicite de la principale du collège concerné. Comme le souligne le chercheur, l’inspection académique peut faire pression pour une inscription, mais par pour les conditions d’une inscription… (Péraldi, 2002, 42). Sicot souligne les réticences de chefs d’établissements à accueillir des élèves « atypiques » (porteurs de handicaps ou de stigmatisations diverses, venant de classes spécialisées ou de classes relais) (SICOT, 2004, 160-163).
Au cours d’une étude sur la prévention du décrochage dans un lycée technique et professionnel, un chercheur souligne que certaines démissions sont le fait du chef d’établissement. Des lettres sont envoyées à domicile plutôt comme un dernier rappel pour réveiller la famille et l’élève et le faire revenir au lycée, ou pour se mettre en règle vis-à-vis de l’administration (Nöel, 2004, 57). Hayden souligne qu’en Angleterre, les autorités ont la possibilité d’exclure les élèves jusqu’à 45 jours durant une année scolaire, et d’exclure définitivement un enfant à la suite d’un premier délit, la responsabilité de retrouver un établissement scolaire incombant aux parents et aux tuteurs de l’enfant (Blaya, Hayden, 2003, 65).
Les travaux de recherche cités permettent de conclure que l’organisation du système scolaire favorise dans certains cas la déscolarisation. Cependant de très nombreux élèves vivent les conséquences de ces fonctionnements, sans que leur scolarité ne s’arrête pour autant au cours de leurs « années collège ». D’autres facteurs de vulnérabilité seront observés parmi ceux dont la scolarité s’est arrêtée précocement.
QUELS LIENS PEUT-ON ETABLIR ENTRE ABSENCES REPETEES, DESCOLARISATION ET DELINQUANCE ?
L’oisiveté est mère de tous les vices, dit-on… les « absentéistes », et plus encore les élèves déscolarisés, censés être en situation de vacuité sociale, et de fait disposant de peu d’alternatives à l’activité scolaire, ont-ils tendance à se livrer à des actes délinquants, comme une représentation courante tendrait à se laisser penser ?
En France, des textes officiels soulignent l’éventualité de ce lien[13]. Blaya et Hayden (2004, 283) rappellent qu’en Angleterre, la question de l’absentéisme scolaire est également étroitement liée à celle de la délinquance juvénile. Plusieurs travaux peuvent nous renseigner à ce propos. Notons d’ailleurs que relativement peu de récents travaux sur la déscolarisation en France se sont penchés sur la question du lien entre déscolarisation, absences répétées et délinquance.
Tout d’abord, les liens entre école et construction identitaire déviante ou normée sont attestés par de nombreux travaux, et il est d’autant plus important de le souligner aujourd’hui que l’école est le premier lieu de sociabilité extérieur à la famille pour l’ensemble des enfants et des adolescents. Cohen (1955) analysait l’école comme un possible déclencheur de déviance, par le décalage constaté par les élèves de milieu populaire entre le discours et la réalité des possibilités qui leur sont offertes. Dans la compétition scolaire, les garçons des classes populaires sont nettement désavantagés par rapport à ceux des classes moyennes, pour lesquels l’école est plus adaptée, sur le fond des matières enseignées et sur la forme des attitudes et de la démarche d’apprentissage à adopter en milieu scolaire s’orienteraient alors vers la sous-culture délinquante, mieux à même de leur offrir le statut gratifiant qu’ils recherchent. Cloward et Olhin (1960) soulignent l’impossibilité pour les jeunes de milieu populaire qui ont échoué dans leurs études, d’accéder légalement aux critères de réussite matériels prônés par les modèles des classes moyennes.
Ces analyses reprennent celles du « conformisme frustré » de Merton (1965) : la délinquance naîtrait de l’impossibilité d’acquérir les biens de consommation par les voies légales, et de la frustration qui s’ensuit. Des sous-cultures d’opposition peuvent se déclencher au sein même de l’école, analysées comme des formes de résistance par certains auteurs, mais aussi comme des formes d’adaptation non conscientes à des contextes de scolarisation dévalorisés (Van Zentan, 2000, 378), point de vue partagé par Barrère (2003, 53-54). Elle rejoint ici les constatations de Broccolicchi et Oeuvrard (1993). Les élèves des « mauvaises classes », pratiquant le « chahut anomique », peuvent s’orienter vers des conduites délinquantes. Certains élèves ne sont pas spécialement opposés à l’école au début de leur scolarité, mais les difficultés scolaires, l’intériorisation du stigmate de « mauvais élève », incapable de redresser une situation périlleuse, finissent par les conduire à adopter des pratiques déviantes qui les éloignent des normes scolaires.
Les recherches de Walgrave (1992, 33-51) soulignent l’importance de l’échec scolaire dans les processus de délinquance juvénile. Il souligne que les délinquants enregistrés comme tels ont de moins bons résultats, ils s’engagent moins dans les tâches scolaires, ils posent plus de problèmes disciplinaires, ils font l’école buissonnière (Walgrave, 1992, 33). Jarjoura introduit un élément supplémentaire qui permet de relativiser la relation entre abandon scolaire et délinquance. Il distingue en effet les raisons qui ont poussé à l’abandon des études. Les jeunes qui ont décroché pour des raisons familiales n’ont pas commis d’actes délinquants par la suite. Par contre, on a pu noter une corrélation positive avec toutes les formes de déviance pour ceux qui ont arrêté leur scolarité car ils n’aimaient pas l’école (Jarjoura, 1993, 149-172).
Roché souligne le lien existant d’après lui entre la « frustration scolaire relative » et la délinquance des jeunes, car le collège pour tous a mis à jour les inégalités : les élèves de milieu pauvre pensent pouvoir réussir comme les autres, alors que l’école perpétue les inégalités sociales. Tout le monde ne peut prétendre occuper les bonnes places (Roché, 2001, 149) alors qu’elles sont en théorie accessibles à tous. De ce leurre naîtrait une frustration engendrant elle-même la délinquance. Cette tendance ne saurait s’infléchir dans l’avenir, car la sélection des élites par le mérite scolaire ne risque pas de diminuer, c’est même une fonction de l’école (Roché, 2001, 149). Il soutient l’hypothèse que moins l’investissement scolaire est important, plus les élèves déclarent des actes délinquants, car ils disposent de plus de temps pour cela (Roché, 2001, 133-134).
Cependant, tous les élèves en échec scolaire ou désinvestis de l’école ne sont pas pour autant délinquants. Il convient de considérer ces analysent comme des hypothèses de facteurs déclenchants, combinées à d’autres paramètres.
[13] L’absentéisme scolaire peut-être le signe d’un mal-être et une situation personnelle, familiale ou sociale fragilisée pouvant conduire, dans les situations les plus graves, à la marginalisation, voire à la délinquance ou la violence. C’est pourquoi il doit faire l’objet d’un suivi attentif par le chef d’établissement qui devra, en particulier, rappeler aux parents leurs obligations éducatives et les mesures d’aide et de soutien dont ils peuvent bénéficier.
Violence en milieu scolaire, lutte contre la violence en milieu scolaire et renforcement des partenariats, C. n°98-194 du 2 octobre 1998. JO du 11 octobre 1998, hors série n°11 du 15 octobre 1998.