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En cette fin du XXème siècle, dans les pays dits industrialisés, lire, écrire, compter – les trois composantes universelles de l’alphabétisation – passent pour des compétences normales que tout un chacun doit nécessairement maîtriser. D’autant que la scolarité est, dans l’ensemble de ces pays, généralement obligatoire et gratuite, parfois depuis plus de cent ans, et que c’est à l’école, précisément, qu’il incombe d’inculquer ce savoir. L’idée qu’une personne qui a fréquenté l’école des années durant, puisse se retrouver à l’âge adulte dans l’incapacité de lire – dans des sociétés où l’écrit est pratiquement indispensable à la survie quotidienne – paraît invraisemblable au point qu’elle continue, aujourd’hui encore, de susciter stupeur et incrédulité.
Être analphabète, dans un pays où l’analphabétisme a été battu en brèche depuis plusieurs décennies, suppose que l’on supporte des handicaps autrement plus lourds que dans une population où il demeure encore largement majoritaire. Sujets à une forme insolite de mise à l’écart, les analphabètes des sociétés industrialisées en ont souvent conçu de la honte. Et comme ils se cachaient, on a tardé à les voir.
(…) Qui sont les analphabètes dont il est question ici ? Ce sont des adultes qui ont été scolarisés et qui, d’une manière ou d’une autre, ont été en contact avec l’écrit. Il se peut qu’ils connaissent l’alphabet, qu’ils sachent même déchiffrer quelques mots, fût-ce avec difficulté, qu’ils écrivent un peu, même mal, qu’ils connaissent les chiffres et parviennent à effectuer quelques opérations, mais les rudiments qu’ils possèdent dans ces différents domaines sont insuffisants pour leur permettre d’évoluer avec aisance dans la vie de tous les jours. Ils ne sont pas analphabètes dans l’absolu, mais en fonction de ce qu’exige la société où ils vivent. C’est pourquoi on parle plus couramment d’”analphabétisme fonctionnel”, notion relative dont le contenu concret peut varier, considérablement dans le temps et d’un pays à l’autre, voire d’une région à l’autre.
Ces analphabètes fonctionnels ne sont pas apparus soudainement. il existe un analphabétisme propre aux sociétés occidentales contemporaines, où la modification des structures de l’emploi s’est traduite par des exigences accrues quant aux niveaux de formation et de qualification.
Dans les sociétés rurales, largement pourvoyeuses d’emplois manuels et non qualifiés, les analphabètes trouvaient à s’intégrer socialement et professionnellement. Il n’en va plus de même dans les sociétés industrialisées dont l’économie, à l’horizon 2000, repose de plus en plus sur les secteurs tertiaire et quaternaire. La disparition massive des emplois non qualifiés, jointe à la hausse continue des exigences en formation, laisse des analphabètes fonctionnels sur le sable. Qu’une entreprise effectue une compression de personnel, qu’elle vienne à fermer ses portes ou que l’on y introduise de nouvelles technologies, et des travailleurs hier compétents et efficaces se retrouvent dévalués, incapables d’ entreprendre une reconversion faute de savoir suffisamment bien lire, écrire et compter. Leur nouvelle étiquette d’analphabètes fonctionnels les condamne aux files d’attente des agences pour l’emploi et à une forme ou une autre d’assistance sociale.
Ce n’est donc pas un hasard si l’analphabétisme fonctionnel a été redécouvert au début des années 70 – époque du premier choc pétrolier, du début de la crise économique mondiale et de la spectaculaire montée du chômage, en particulier chez les jeunes.
J.-P. Vély
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