Les plaisirs du calme
Aux États-Unis, le temps passé sur internet par les adultes a doublé entre 2005 et 2009, tandis que le nombre d’heures passées devant un écran de télévision, souvent simultanément, diminue tout aussi régulièrement.
L’adolescent américain envoie ou reçoit 75 textos par jour, mais une jeune fille de Sacramento a réussi à en gérer en moyenne 10 000 par jour pendant un mois. Puisque le luxe – n’importe quel économiste vous le dira – est lié à la rareté, les enfants de demain, ai-je moi-même annoncé aux spécialistes du marketing réunis à Singapour, ne désireront rien tant qu’être libérés, même brièvement, de toutes les machines qui clignotent, de toutes les vidéos qui défilent et de tous les titres qui se déroulent, encombrant leurs esprits sans les nourrir. Le besoin urgent de ralentir, de trouver le temps et l’espace nécessaires à la réflexion, n’a bien sûr rien de neuf et les sages ne cessent de nous rappeler que plus nous prêtons attention à l’instant présent, moins nous avons le temps et l’énergie de l’inscrire dans une continuité.
« La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement et c’est pourtant la plus grande de nos misères », notait Blaise Pascal qui, au xviie siècle, considérait que les problèmes de l’homme venaient de son incapacité à rester seul, assis tranquillement dans une pièce.
Quand le télégraphe et le train introduisirent l’idée que la vitesse comptait plus que le contenu, l’essayiste Henry David Thoreau nous rappela que « l’homme dont le cheval parcourt un kilomètre et demi en une minute n’est pas celui qui porte les messages les plus importants ». Marshall McLuhan, ce sociologue qui sut, il y a un demi-siècle, quasiment prévoir ce qui allait arriver, nous a aussi mis en garde : « quand les choses viennent très vite à vous, vous perdez naturellement le contact avec vous-même ». En affirmant que « l’homme a été fait pour une activité suprême : le repos », l’écrivain américain Thomas Merton a énoncé un avis partagé par des millions de personnes. Il mit d’ailleurs son principe en pratique en se faisant moine trappiste dans un monastère cistercien.
Parmi ces voix, rares sont aujourd’hui celles qui parviennent à se faire entendre, précisément parce ce que les « dernières nouvelles » nous arrivent sur CNN, parce que Debbie poste ses photos de vacances sur internet et parce que le téléphone sonne. Nous n’avons même plus le temps de nous rendre compte de notre manque de temps. Des études montrent que la plupart des pages web ne reçoive une visite que de dix secondes, voire moins. Plus nous sommes inondés de « news », d’émissions de téléréalité, d’échos et de bruits, moins nous sommes attentifs. Nous remarquons simplement la disparition de distinctions entre dimanche et lundi, entre public et privé, entre ici et là-bas, qui nous guidaient et nous servaient de cadre.
Comme le remarquait Thoreau, plus nous avons de moyens de communication, moins nous avons à échanger. Pris de frénésie, nous courons ventre à terre en oubliant de flâner le nez en l’air.
Que faire ? D’abord tenir compte du paradoxe placé au cœur de ces machines supposées rendre nos vies tellement plus brillantes, plus rapides, plus longues, plus saines, mais incapables de nous enseigner comment tirer le meilleur parti d’elles. La révolution de l’information nous est parvenue sans mode d’emploi ; toutes les données du monde ne peuvent nous apprendre à faire le tri des données, et l’avalanche d’images ne nous montre pas comment traiter l’image. Le seul moyen de rendre justice à notre vie sur écran, c’est justement d’exiger cette clarté affective et morale que n’offre aucun écran.
Voilà peut-être pourquoi, même sans aucun sentiment religieux, de plus en plus de gens que je connais se tournent vers le yoga, la méditation ou le tai-chi. Moins que des tocades new age, c’est un moyen de se connecter avec ce que l’on pourrait appeler la sagesse des temps anciens.
Comme le souligne Nicholas Carr dans son livre, plusieurs expériences ont récemment montré qu’après avoir passé du temps dans une campagne paisible, les individus « manifestent une plus grande attention, une mémoire plus performante, et, de manière générale, une cognition améliorée. Leur cerveau devient à la fois plus calme et plus vif ». Surtout, l’empathie, de même que la réflexion profonde, dépend de mécanismes nerveux dont un neurologue comme Antonio Damasio a montré la « lenteur inhérente ». À ces processus, notre vie ultrarapide n’a plus un instant à consacrer.
En ce qui me concerne, et pour tâcher de rester sain d’esprit, j’ai recours à des mesures excentriques et parfois extrêmes. Je veux me donner le temps de ne rien faire, c’est le seul moment où je me rends compte de ce que je devrais faire le reste du temps. Je n’ai donc jamais utilisé de téléphone portable, je n’ai jamais « tweeté », je ne suis jamais allé sur Facebook. J’essaie de ne pas me connecter tant que je n’ai pas terminé mon travail d’écriture de la journée. Et si j’ai quitté Manhattan pour m’installer dans le Japon rural, c’est en partie pour me déplacer exclusivement à pied pendant de longues périodes. Chaque sortie au cinéma devient alors un événement.
Ce n’est pas affaire de principe ou d’ascétisme, ce n’est que pur égoïsme. Rien ne me permet de me sentir mieux, plus calme, plus serein et plus heureux que d’être immobile, plongé dans un livre, absorbé par une conversation ou un morceau de musique. Il est, bien sûr, essentiel de garder le contact avec le monde et de savoir ce qui se passe.
Pendant l’année écoulée, je me suis obligé à aller Jérusalem, à Hyderabad, à Oman et à Saint-Pétersbourg.
[…] Mais je sais aussi que c’est seulement en prenant mes distances par rapport au monde que je peux le voir, et comprendre quelle attitude adopter face à lui.
Pico Iyer, New York Times, traduction de Laurent Bury. D’après la revue XXI (feuillet juillet-août-septembre 2012)