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(…) Nous étions pourtant si certains des vertus que la science enseigne. Nous aimions une science “institutrice” selon la belle expression d’ Yves Quéré, celle qui instaure chez l’enfant créativité et honnêteté, tolérance et écoute, admiration pour la beauté du monde que célèbre François Cheng, ces valeurs que la science met en œuvre depuis sa naissance et chaque jour dans nos laboratoires. Nous pensions que la recherche de la vérité, l’humilité devant les faits, le primat de l’expérience, l’échange d’arguments fondés en raison étaient la rude et bienfaisante discipline qui instillait, chez l’enfant ou l’adolescent, des germes d’une plus grande humanité. Nous serions-nous trompés, pour que l’éducation à la science soit aujourd’hui soupçonnée d’être inutile sauf pour les spécialistes ? Au lycée, la majorité de nos futurs bacheliers n’étudiera-t-elle désormais de la science que quelques éléments de mathématiques, considérés comme utiles aux gestionnaires et financiers ? Face à l’essor de la science contemporaine, à l’ubiquité de la technique, sa sœur, aux moyens de diffusion de l’information, aurions-nous cultivé une illusion ? Que s’est-il donc passé pour que le pacte ancien vienne à se craqueler ? Avec l’antique “leçon de choses”, notre école primaire obligatoire avait, dès sa naissance, donné place à la science pour tous. Mais vingt ans après que se fut calmé le tourbillon né en 1968, cette école abandonna les sciences expérimentales au profit d’un retour aux “fondamentaux”, énoncés aujourd’hui sous forme d’un slogan claquant comme un drapeau : un “lire, écrire, compter” où même les mathématiques perdent leur goût savoureux.
Que notre école primaire ne tienne pas ses promesses pour un nombre trop grand d’élèves est indiscutable et désastreux, mais cette focalisation, quelque peu incantatoire, est aussi bien étroite : on peut aussi lire et écrire avec la science ! Au collège unique, mathématiques et sciences n’éveillent plus guère la passion des jeunes. Bien souvent, ils ne les cultivent que parce qu’ au lycée la lettre S signifie plutôt sélection que science . Cette science qui se voulait promesse d’égalité, la voici désormais qui instaure la différence sociale. Quant à la pédagogie, alors que nos élèves sont avides de savoir comment fonctionne le monde et veulent assouvir leur curiosité, ils comprennent mal que tiennent tant de place la résolution de problèmes formels, portant sur des sujets étroits dont ils recherchent la pertinence pour leur propre vie, lors d’une adolescence où le cœur s’emplit de désirs.
Enfin, la complexité des contenus mêmes de la science contemporaine et de la technologie, sa sœur jumelle, ne rend-elle pas illusoire l’espoir de les communiquer à tous ?
Entre nous mais surtout devant l’opinion et le pouvoir politique, il nous faut donc ranimer le pacte ancien. Nous avons évoqué le consensus, qui va de l’Europe à la Chine, de l’Allemagne – où manquent aujourd’hui 40 000 ingénieurs – aux États-Unis, dont les jeunes scientifiques viennent davantage du reste de la planète qu’ils ne sont issus de leur propre population. (…) Traitant de la scolarité obligatoire, qui en France est identique pour tous les élèves, le législateur français affirme en 2005 la nécessité d’une culture scientifique et humaniste pour favoriser le “libre exercice de la citoyenneté”. Ce n’est donc pas tant la nécessité du développement scientifique qui est mise en question de par le monde que la possibilité d’y faire adhérer les jeunes générations : ne nous y trompons pas, c’est au cœur de l’éducation que le défi trouvera, ou non, sa réponse.
La nécessité d’une science pour tous est si forte et si pressante que nous ne pouvons renoncer. Mais tenir ce but pour une illusion est si partagé, parfois si fondé, que la situation appelle une véritable révolution. Il faut transformer en profondeur nos façons d’enseigner science et technique, dès l’école primaire, puis au collège et au lycée.
Avec Georges Charpak depuis douze ans, notre Académie des sciences ,soutenue par de généreux mécènes de l’Institut, porte dans la durée, auprès des enseignants et des pouvoirs publics, une volonté de changement et développe, par son action “La main à la pâte”, les outils qui y sont nécessaires, en lien étroit avec l’Europe et le reste du monde qui sont confrontés aux mêmes défis (…) . Elle ne cesse de souligner le lien fondamental qui, depuis toujours, unit la science à la maîtrise et, plus encore, à la beauté de la langue.
L’Académie souligne le rôle décisif des professeurs dans l’image que les jeunes se font, très tôt, de la science et de ses liens avec la technique. Elle veut mobiliser le monde scientifique pour accompagner ces professeurs dans leur métier, elle adjure les universités de se consacrer pleinement à la mission de formation continue digne de ce nom. Car il ne s’agit pas tant, pour ces professeurs, de se tenir à jour des derniers résultats d’une science proliférante que de garder vivante leur capacité d’étonnement, d’observation et d’analyse. Elle plaide pour une devise mieux adaptée à notre siècle, celle de “lire, écrire, compter, raisonner”. (…) Comme le souligne une philosophe contemporaine, il existe en langue allemande une belle séquence qui relie la parole – “Wort” – à la réponse -“Antwort”-, puis à la responsabilité- “Verantwortung” . Notre enseignement scientifique s’est jusqu’ici beaucoup soucié des deux premiers termes. Alors que les deux sœurs jumelles, science et technique, façonnent le monde et la vie de chacun, il est temps que l’éducation qui les transmet fasse sa place au troisième terme. Car faire appel à la générosité de la jeunesse, en prélude à sa responsabilité, est peut-être le moyen le plus sûr de lui faire aimer la science pour mieux aimer les hommes.
Pierre LENA ;La science pour tous : illusion ou nécessité. Discours solennel du 28 octobre 2008
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