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Non ! La vocation de l’art est beaucoup plus profonde, plus forte : depuis toujours, l’art a eu une fonction de découverte de ce qui ne peut être exprimé par les mots scientifiques, par les concepts bien établis ; il est là pour déstabiliser notre conformisme, pour nous faire sortir de notre univers à la rationalité envahissante et parfois si vaine.
La « consommation artistique » n’a jamais été aussi grande, aussi présente, aussi révérée qu’aujourd’hui. Les foules se pressent et font la queue lors des expositions de grands artistes reconnus. Les places à l’Opéra, malgré leur prix, sont toujours occupées. Les grands concerts, annoncés longtemps à l’avance, font salle comble. Les concerts de pop ou de rock and roll rassemblent plusieurs milliers d’adolescents fascinés, passionnés et fanatiques. Les journaux font une place importante aux nouvelles concernant l’art.Le cinéma, dans notre pays au moins, est l’un des sujets de conversation favoris. La littérature tente d’occuper son espace culturel lors de l’annonce de prix médiatisés. Or, cette présence de l’art est paradoxalement peu influente dans notre rapport au monde. Une exposition de Cézanne ne change pas le regard, mais est intégrée au mieux comme une connaissance, au pire comme un sujet de conversation mondaine ; en tout cas, elle sera éphémère et rangée dans la bibliothèque corticale du cerveau dont elle ne sortira plus jamais. Le concert et l’opéra permettent de faire état de jugements péremptoires fraîchement acquis plutôt que d’ouvrir à la découverte infinie et renouvelée parfois difficile de l’émotion musicale et les stades pleins des concerts de rock sont plus faits pour rassembler, communier dans la même extase que pour séduire l’oreille
Et cette « consommation artistique » qui affleure l’être sans l’entamer, qui permet de maintenir ouvert un code relationnel culturel, est encouragée, sinon suscitée par l’emprise de la télévision. Certes, c’est un lieu commun de dauber sur elle. Viendrait-elle à s’arrêter que l’humanité se regarderait étonnée, frustrée, mais sans doute rapidement sevrée. Pourtant, son intégration totale à l’univers mental est impressionnante. L’oeil, happé par la séquence des images mobiles, est « trappé » : c’est la mobilité seule qui capte l’attention de l’oeil. Celui-ci transmet au cerveau passif un flux d’images presque stroboscopiques et la paresse mentale se met alors en marche : le cerveau est au repos mais dans un état de repos trompeur, gardant l’illusion d’une participation active. Ses neurones sont en situation de miroir, c’est-à-dire qu’ils miment l’action observée sans autre participation active que l’enregistrement béat, et les images défilent, chaotiques, hectiques1. Il suffit de faire l’expérience d’être loin d’un écran de télévision, dans un café par exemple, et d’observer à distance : la rapidité de changement des images révèle leur virtualité de fait. Mais, il s’agit d’une virtualité agissante. Le cerveau met, en effet, en marche son fonctionnement neuronal, se persuade que son attention agit, qu’il est en état de veille active. Cette activité est factice. Le cerveau croit qu’il fonctionne alors qu’il est en état de réception passive. Et c’est cette illusion qui crée la fascination : ne pas penser et croire que l’on pense.
Bien sûr, une vie active cérébrale devant la télévision peut exister . revoir un film, assister à une finale haletante de coupe du monde de football, à un dialogue politique polémique, à un documentaire sur un sujet qui passionne sont toujours liés à un engagement mental. Mais cela relève plutôt de l’exception. La télévision sature le cerveau d’images rapides, opportunes en fonction du marché qui connaît parfaitement le mécanisme d’enregistrement passif et en profite pour faire passer des messages publicitaires subliminaux. Elle capture le désir culturel pour en faire un produit lyophilisé, calibré, jetable, inutile. La télévision est aussi beaucoup plus perverse qu’on ne le croit : elle s’insinue dans notre quotidien collectif pour mettre de l’ordre dans une consommation dirigée. Les images ont pour seule finalité de vendre et non plus de montrer. Certes, il existe des émissions « culturelles » – Arte, la Cinquième -, des émissions nocturnes de qualité, mais la prégnance d’images de consommation est telle que, pour y arriver, le zapping risque de s’arrêter en route sur ce que le cerveau « ingurgite » avec un esprit de voyeur. La télévision fait du téléspectateur un voyeur, jamais un regardeur.
Et comme ce média est un écran de plus en plus permanent entre l’oeil humain et le monde, disant la nouvelle réalité du monde qui est en fait la réalité du média, il n’y a plus de rapport culturel autre que celui qu’il impose. Car la culture, toute la culture, la vraie, est la mise en route d’un rapport au monde, individuel ou collectif, qui interroge, bouscule à partir d’un engagement, d’un choix. Ce choix peut vous remettre en question, vous déstabiliser, vous décentrer, vous combler ; il est toujours la porte d’une interrogation sur la subjectivité. Il faut se méfier de la camisole cathodique, comme me le disait récemment un prisonnier de la Santé !…
1 Grosse fièvre avec tremblements
Didier Sicard. La médecine sans le corps. Extrait du chapitre IV, p.169-170-171. Plon, 2002. Président du Comité consultatif national d’éthique, k Professeur Didier Sicard est également chef du service de médecine interne à l’hôpital Cochin.
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