Annales ES : Ile-de-France 2003
Epreuve écrite d’admissibilité
Consigne:
1.Faire un résumé de texte en reprenant les idées principales (attention de ne pas dépasser 25 lignes maximum).
Citer trois mots clés que vous inspire le texte.
2.Faire un commentaire en développant vos réflexions sur le thème traité par le ou les auteurs.
Vous essayerez de faire référence à vos connaissances sur l’actualité sociale et les données –professionnelles ou personnelles- dont vous disposez concernant cette question.
Votre travail sera évalué au regard des aptitudes suivantes :
-Capacité d’expression et de rédaction
-Capacité de synthèse
-Capacités de raisonnement
Chacune des deux parties de cette épreuve sera notée sur 10.
TRAVAILLER POUR ETRE HEUREUX
Le bonheur et le travail en France
Que faut-il pour être heureux ? Quelle place occupe le travail dans la vie des Français et des Françaises ? Quels sont les aspects du travail susceptibles de favoriser un rapport heureux ou malheureux à l’activité professionnelle ? A l’heure du passage controversé aux 35 heures, autant de questions qui invitent à repenser la place du travail et du bonheur dans la vie quotidienne.
Didactique, clair, et toujours stimulant, cet ouvrage, résultat d’une enquête menée sur plusieurs années, est parsemé de témoignages vivants dans lesquels le lecteur se reconnaîtra facilement et puisera matière à expliquer ses propres ambivalences dans son rapport au travail. Car si les conditions objectives de travail participent de ce rapport, d’autres facteurs comme la trajectoire sociale ou le sexe sont décisifs. On apprend également que si un surcroît d’autonomie est synonyme de bonheur chez les cadres, il ne l’est pas nécessairement chez les ouvriers ; que le bonheur et surtout le malheur au travail se rencontrent dans toutes les catégories socio-professionnelles ; et que le sentiment d’exploitation, qui définissait hier la condition ouvrière, a pris d’autres contours et fait aujourd’hui partie intégrante du vécu collectif.
Bonheur et travail,
Histoire d’une relation difficile
Le stress et la déprime font aujourd’hui la UNE des grands magazines. La souffrance mentale au travail a pourtant été longtemps refoulée, son expression censurée ou tournée en dérision. Les psychologues, ergonomes, philosophes, sociologues qui s’y intéressaient devaient se battre pour dévoiler des phénomènes que les employeurs, mais aussi une large partie des salariés, préféraient, consciemment ou, le plus souvent, inconsciemment, occulter ou ignorer. Depuis quelques années, donc, le thème de la souffrance mentale au travail s’est banalisé. La plupart des grands hebdomadaires ont consacré au moins un numéro au « stress au travail ». Un test intitulé « Etes-vous tout boulot ou tout perso ? », proposé sur le site internet de la revue Psychologies, illustre cette tendance de manière presque caricaturale. Une batterie de questions permet de classer les répondants selon leur score « positif » ou « négatif » dans leur vie professionnelle, d’une part, dans leur vie personnelle d’autre part. Quelque soit le résultat, la personne qui répond se voit prodiguer des conseils relatifs à sa façon de « gérer sa ressource affective ». Ainsi un score négatif de la vie professionnelle accompagné d’un score positif de la vie personnelle, induit le commentaire suivant, qui fait de la souffrance au travail un problème d’abord psychologique : « vous devez d’abord explorer vos risques réels dans votre travail : êtes-vous menacé, êtes-vous sûr de ne pas pouvoir changer de cadre de travail ? Il s’agit pour vous de cesser de subir votre travail pour reprendre une part d’initiative, pour être plus en phase avec vos aspirations et ce que vous souhaitez obtenir dans votre vie professionnelle». Autrement dit, chacun est censé aspirer à une vie professionnelle épanouissante et avoir des chances de l’atteindre pourvu qu’il fasse preuve d’initiative. Le bonheur devient même, pour certains responsables des ressources humaines, un véritable facteur de production.
Les discours su le sens et la valeur du travail ont ainsi pris un tour plus psychologique. Qu’il s’agisse d’en valoriser la fonction- le travail est alors une source d’épanouissement personnel-, ou de dénoncer les effets destructeurs que les mauvaises conditions de travail exercent sur la personnalité.
Car, dans le même temps, le travail devenu un bien de plus en plus rare, s’est transformé dans des directions qui rendent plus difficiles d’y trouver son bonheur : explosion des emplois à statut précaire, développement du sous-emploi, accroissement de l’intensité du travail à salaire égal.
Quelle place le travail occupe t’il dans le bonheur des hommes ? Quels sont les aspects du travail susceptibles de rendre les hommes heureux ou malheureux ? Sont-ils les mêmes pour tous ? C’est à ces trois questions que l’enquête dont on va lire les résultats s’efforce d’apporter des réponses.
DIDEROT CONTRE HELVETIUS
Ces interrogations sont relativement nouvelles puisqu’elles impliquent, pour être posées, que le travail occupe une position centrale dans la vie sociale. Il n’en a pas toujours été ainsi. Les ethnologues nous ont convaincus que le travail ne constituait pas une « catégorie réelle » de l’économie de subsistance. Quant aux sociétés pré-industrielles, le travail – manuel- y représentait une nécessité vitale pour les plus pauvres, mais n’étaient pas pour les classes privilégiées une activité légitime. Les plus riches travaillent le moins, voire pas du tout. Lot des pauvres, le travail s’inscrit aussi dans les schémas disciplinaires : antidote à l’oisiveté, correctif aux vices du peuple et obligation morale. Le travail, comme les exercices religieux, vaut au moins autant pour ses capacités moralisatrices que pour son utilité économique.
Ce n’est qu’au XVIIIe siècle que l’idée de bonheur commence à être associée au travail, alors même que le travail commence aussi à être associé à l’idée de richesse. C’est aussi à cette époque que s’amorce le débat qui, n’ayant rien perdu de sa vigueur, oppose aujourd’hui encore deux conceptions antagonistes du travail : d’un coté, un travail conçu comme une contribution au progrès de l’humanité, le fondement du lien social et une source d’épanouissement et de bonheur personnels ; de l’autre, un travail aliéné et aliénant, qui condamne les hommes à perdre leur vie à devoir la gagner. Renvoyant, in fine, au sens du travail dans la vie humaine, cette contradiction traverse les trois derniers siècles. Elle se pose néanmoins à chaque époque en des termes singuliers. Le travail n’est pas une catégorie universelle et abstraite. Il n’existe que dans des formes historiques et particulières, propres à un moment donné du développement d’une société.
Une critique acérée d’un texte d’Helvétius par Diderot permet de ce faire une idée assez précise de la façon dont se posait au XVIIIe siècle, la question des relations entre bonheur et travail.
Helvétius : « L’homme occupé est l’homme heureux (…). Ainsi le menuisier qui manie un rabot éprouve tous les plaisirs de la prévoyance attachés au paiement de sa menuiserie, chaque coup de hache rappelle au charpentier les plaisirs que doit lui procurer le paiement de sa journée (…). Le travail lorsqu’il est modéré est en général le plus heureux emploi que l’on puisse faire du temps où l’on ne satisfait aucun besoin, où l’on ne jouit d’aucun des plaisirs des sens, sans contredit les plus vifs et les moins durables de tous (…). Dans l’artisan, c’est le travail qui, lui procurant les moyens de pourvoir à ses besoins, à des amusements qu’il n’obtient qu’à ce prix, le lui rend agréable. Pour le riche oisif, il est mille moments d’ennui pendant lesquels l’artisan et l’ouvrier goûtent les plaisirs toujours renaissants de la prévoyance ».
Diderot : « J’aurai plus de confiance dans les délices de la journée d’un charpentier, si c’était le charpentier qui m’en parlait et non pas un fermier général, dont les bras n’ont jamais éprouvé la dureté du bois et la pesanteur de la hache. Ce bienheureux charpentier, je le vois essuyer la sueur de son front, porter ses mains sur les hanches et soulager par ce repos la fatigue de ses reins, haleter à chaque instant, mesurer avec son compas l’épaisseur de la poutre. Peut-être est-il fort doux d’être charpentier ou scieur de pierre, mais franchement, je ne veux point de ce bonheur-là, même avec l’agréable souvenir, à chaque coup de cognée ou de scie, du paiement qui m’attendrait à la fin de la journée (…). Il y a beaucoup d’états dans la société qui excèdentla fatigue, qui épuisent promptement les forces et qui abrègent la vie (…). Avez-vous jamais pensé à combien de malheureux la préparation de la chaux vive, le transport du bois flotté, la cure des fosses causent des infirmités effroyables et donnent la mort ? »
Pour les philosophes des Lumières, l’ennui était au principe de toutes les douleurs morales, d’où la formule d’Helvétius : « l’homme occupé est l’homme heureux ». Le travail est d’abord conçu comme un remède efficace à l’ennui. Quant au bonheur, il est, pour la plupart des philosophes du XVIIIe siècle, une aptitude de l’âme plus que l’effet d’une condition sociale. Il est donc théoriquement accessible à toutes les classes de la société. Un traité du bonheur du début du siècle prêche avec une égale conviction le bonheur au sommet de la hiérarchie sociale (« le bonheur dans l’exercice de la magistrature, le bonheur dans la profession des armes, le bonheur dans le commerce, le bonheur dans la profession du barreau, le bonheur dans la profession des beaux-arts »), et à la base (« le bonheur dans la vie rustique »), tandis qu’un poète, dont l’œuvre n’a pas connu le bonheur de l’immortalité, célèbre les plaisirs éprouvés par l’exercice des professions manuelles :
L’artisan desséché par le feu qu’il allume
Qui fait plier le fer et fait gémir l’enclume ;
Le laboureur tardif armé d’un aiguillon,
S’appuyant sur le soc pour ouvrir un sillon ;
Le manœuvre englouti dans le sein de la terre
Qui cherche les métaux ou détache la pierre,
L’auteur dont le travail est l’effet du besoin
L’indigent orgueilleux qui quête sans témoin (…)
Offrirent à mes yeux par un juste partage
Des plaisirs en tout temps et des goûtsà tout âge.
Célébrés par Helvétius et par d’autres, ces mêmes plaisirs des travaux les plus durs sont loin de convaincre Diderot, qui se livre à une critique très moderne et détaillée des conditions de travail des ouvriers de l’époque. De fait, pour Diderot, le travail implique nécessairement cet avilissement et cette exploitation de l’homme. A aucun moment, il n’imagine une société où tout le monde travaillerait, où le travail, réglementé, pourrait être humanisé. Il croit en une séparation fatale entre travail et oisiveté. Sa position est pourtant isolée : la majeure partie des philosophes et des écrivains de son époque établissaient des liens plus étroits entre bonheur et travail. La principale condition du bonheur est de travailler pour peu qu’on puisse vivre dans l’aisance du fruit de son travail. L’aristocrate ne remplit pas la condition puisqu’il souffre d’impécuniosité et que sa vie oisive demeure vide de tout intérêt. L’ouvrier ou le paysan non plus, car les conditions et les revenus de leur travail leur interdisent l’aisance.
Seul le bourgeois est à même d’associer bonheur et travail. Au XVIIIe siècle, celui que les auteurs appelaient le « bourgeois » n’était pas encore l’entrepreneur ou le patron, mais le négociant, le marchand, quoique le terme désignât aussi parfois l’écrivain de profession. Ce point de vue s’affirme et se généralise à mesure qu’on avance dans le siècle.
Une phrase d’un ouvrage attribué au négociant Bedos résume de façon concise cette philosophie : « le travail fait avec joie est toujours suivi de l’aisance ». La formule rassemble trois idées essentielles : le travail est la justification du bourgeois ; loin d’être accablant ou désagréable, il porte en lui le bonheur de l’activité ; enfin, il tend légitimement à un profit modéré. « Travail, bonheur, profit, écrit Robert Mauzi, ces trois termes définissent la condition du bourgeois » dès le milieu du XVIIIe siècle. Ce bonheur est éprouvé comme une récompense méritée, justifiée à la fois par la rectitude de sa vie personnelle, l’honnêtetéde son travail et par l’utilité de son rôle dans la société. Il relève déjà par cette disposition de cette théodicée du bonheur, dont Max Weber énoncera le principe plus de cent ans plus tard. « L’homme heureux, écrira-t’il, se contente rarement du fait d’être heureux ; il éprouve de surcroît le besoin d’y avoir droit. Il veut être également convaincu qu’il mérite son bonheur, et surtout qu’il le mérite par comparaison avec d’autres. Et il veut dons également pouvoir croire qu’en ne possédant pas le même bonheur, le moins fortuné n’a que ce qu’il mérite. Le bonheur veut être légitime.
Plus de quarante ans avant le sermon de Benjamin Franklin (1748), qui servira de modèle à Max Weber pour associer, pour la première fois dans l’histoire, éthique protestante et esprit du capitalisme, le travail constituait déjà un bien de salut pour des auteurs dont les réflexions sur le bonheur étaient en harmonie avec l’air du temps. Mais un bien de salut plus accessible et moins tragique que celui qui se trouvera au carrefour de l’éthique protestante et de l’esprit du capitalisme ; un bien de salut proportionné à la modestie du profit réalisé, plus « petit-bourgeois » que bourgeois ! « un marchand qui vit avec honneur dans sa condition, qui ne vend ni à faux poids ni à fausse mesure et qui se contente d’un gain légitime trouve non seulement dès ce monde la reconnaissance de sa probité, par la réputation qu’il s’acquiert, mais il se prépare un bonheur éternel pour l’autre où Dieu rendra poids pour poids et mesure pour mesure à chacun, selon le mérite de ses actions. » Ce bonheur « petit-bourgeois » au travail n’a rien à voir avec la passion acharnée à réinvestir dans l’entreprise les profits infinis que s’efforcera d’y réaliser, à force de travail et de sacrifice, l’entrepreneur capitaliste et puritain du siècle suivant dont Max Weber a dressé le portrait.
LES CATHOLIQUES AVANT LES PROTESTANTS
Contrairement à l’idée répandue, les protestants sont d’ailleurs loin d’avoir été les seuls, et surtout les premiers, à considérer le travail comme un bien de salut. Dominique Méda montre bien que, dès l’origine, le christianisme contenait en germe tous les éléments nécessaires à une valorisation du travail mais qu’il a fallu attendre la fin du Moyen Age pour qu’ils commencent à devenir actifs. La découverte de la nécessité du travail et de sa fonction rédemptrice ne date pas non plus du XVIIIe. Elle s’enracine, comme le remarque Robert Castel, dans la malédiction biblique. La condamnation de l’oisiveté est une constante de la prédiction religieuse et morale. Obligation morale, le travail ne devient source de richesse qu’à la fin du XVIIe siècle. De grandes voix du catholicismele plus officiel en ont d’ailleurs célébré les vertus. Le thème biblique du travail conçu comme un châtiment destiné à expier le pêché originel –« c’est à force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie (…) c’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain»- s’accommode, dès le XVIIe siècle, d’un éloge appuyé du travail de la terre, source tout à la fois de richesse, de liberté, de pouvoir et de bonheur pour ceux qui l’exercent. Les dimensions morales du comportement économiques découvertes par Max Weber se trouvent ainsi déjà esquissées chez Bossuet en 1681 à propos du travail de la terre chez les Romains. « Celui qui augmentait ses revenus et rendait ses terres plus fertiles par son industrie et par son travail, qui était le meilleur économe, et prenait le plus sur lui-même, s’estimait le plus libre, le plus puissant, et le plus heureux. » Les fonctions économiques du travail (augmenter les revenus, fertiliser la terre) procurent des bienfaits psychologiques (sentiment de liberté, de puissance et de bonheur) pour peu que celui qui l’exerce soit lui-même animés des qualités morales nécessaires (le meilleur économe, qui prenait le plus sur lui-même).
Se référant aux Grecs, un autre orateur sacré de la même époque, fait l’apologie des plaisirs de l’autosubsistance et du bonheur qui résulte de pouvoir satisfaire seul à ses propres besoins : « Triptolème fît sentir aux Grecs le plaisir qu’il y a à ne devoir ses richesses qu’à son travail et à trouver dans son champs tout ce qu’il faut pour rendre la vie commode et heureuse. »
Plus près de nous, Lacordaire est encore plus explicite puisqu’il établit un lien de causalité directe entre travail et bonheur : « Loin que l’idée de faire, qui est celle du travail, soit incompatible avec la notion d’un état heureux et parfait, elle est l’élément nécessaire qui constitue tout ce que nous savons de cet état.» affirmait-il l’année précédente dans son éloge funèbre du Général Drouot (1847) : « tout devient bon pour l’homme quand il demande sa vie au travail et sa grandeur à la religion.»
Sur sa lancée du XVIIIe siècle, la réflexion sur les relations entre bonheur et travail va s’approfondir et se diversifier dans le cadre de la révolution industrielle. C’est au XIXe et tout particulièrement autour de l’œuvre de Marx, que va se nouer la contradiction fondamentale.
« Supposons que nous produisions comme des êtres humains : chacun de nous s’affirmerait doublement dans sa production, soi-même et l’autre. 1. Dans ma production, je réaliserais mon individualité, ma particularité ; j’éprouverais en travaillant, la jouissance d’une manifestation individuelle de ma vie, et dans la contemplation de l’objet, j’aurais la joie individuelle de reconnaître ma personnalité comme une puissance réelle, concrètement saisissable et échappant à tout doute. 2. Dans ta jouissance ou dans ton emploi de mon produit, j’aurais la joie spirituelle de satisfaire par mon travail un besoin humain de réaliser la nature humaine et de fournir au besoin d’un autre objet de sa nécessité. 3. J’aurais conscience de servir de médiateur entre toi et le genre humain, d’être reconnu et ressenti par toi comme un complément à ton propre être et comme une partie nécessaire de toi-même, d’être accepté dans ton esprit, comme dans ton amour. 4. J’aurais dans mes manifestations individuelles, la joie de créer la manifestation de ta vie, c’est-à-dire de réaliser et d’affirmer dans mon activité individuelle ma vraie nature, ma sociabilité humaine. Nos productions seraient autant de miroirs où nos êtres rayonneraient l’un vers l’autre. »
L’usage récurrent du conditionnel dans le cadre d’une hypothèse (« supposons que ») est sans ambiguïté. La réalisation concrète de l’essence du travail est renvoyée par l’auteur du Capital à un futur indéterminé. Lendemains radieux de la société sans classes, avenir objectif ou pure utopie ? Peu importe. L’essentiel est pour Marx que cet état-là du travail n’a jamais existé dans une aucune société sous les formes où il les rêve. Il reste que cette valorisation du travail, en tant qu’agent de transformation du monde et d’accomplissement de l’humanité, de réalisation de soi et d’instauration du lien social entre soi et les autres, a beau être frappé du sceau de l’utopie, elle fonctionne dans beaucoup de têtes comme un idéal réalisable, sinon déjà en partie réalisé, à la vertu économique du travail comme source de revenu, s’ajoutent les trois qualités énoncées par Marx autour desquelles se construisent depuis le XIXe siècle, non seulement les discours, mais aussi les expériences du bonheur au travail. Plaisir de créer de l’homo faber, plaisir du contact de l’homo sociologicus, plaisir de participer, par le travail, à une œuvre qui vous dépasse et permet de se réaliser en tant qu’homme et en tant que personne. Chacun de ces thèmes se trouvera repris, à l’état isolé ou combiné avec les autres, sur un régime laïc ou religieux, tout au long du siècle, par des théoriciens du monde social comme des écrivains ou des poètes. Parmi les premiers, Saint-Simon et Proudhon, que séparaient pourtant leurs conceptions. En considérant que le travail est un moyen de lutte contre l’oisiveté, Saint-Simon a encore un pied dans le siècle précédent, tandis que le thème du lien social émerge déjà chez Proudhon.
Saint-Simon : « Je propose de substituer le principe suivant à celui de l’évangile : l’homme doit travailler. L’homme le plus heureux est celui qui travaille. La famille la plus heureuse est celle dont tous les membres emploient utilement leur temps. La nation la plus heureuse est celle dans laquelle il y a le moins de désœuvrés. L’humanité jouirait de tout le bonheur auquel elle peut prétendre s’il n’y avait pas de oisifs. »
Proudhon : « pourquoi cette réprobation religieuse du travail, s’il est vrai, comme déjà la science économique le découvre, que le travail soit le père de l’amour et l’organe du bonheur ? Au contraire, mettez à la jouissance la condition de travail, seul mode prévu par la nature pour associer les hommes, en les rendant bons et heureux. »
S’inscrivant dans le registre inverse, nombreux sont les auteurs qui ont au contraire, et dès la même époque, considéré le travail comme un facteur de malheur. Marx le premier, et tout au long de ses développements sur l’aliénation dans les Manuscrits de 1844, et plus encore dans le livre I du Capital, ou à la suite d’Engels et de La situation de la classe laborieuse en Angleterre, il démonte, pièce par pièce, les ressorts concrets et quotidiens de l’exploitation dont sont victimes les ouvriers de la grande industrie de la part de ceux qui les emploient. Où donc pourraient bien trouver leur bonheur des enfants jetés dès l’âge de dix ans dans les fournaises des ateliers, soumis à des efforts physiques tout au long de journées interminables, sept jours sur sept ? Comment les usines qui « rabougrissent » les corps et les esprits, mettent les hommes au service des machines en les transformant eux-mêmes en rouages interchangeables, pourraient-elles contribuer au bonheur de l’humanité ?
Il convient ici de faire part, parmi les discours affirmant le caractère inconciliable des notions de bonheur et de travail, entre deux points de vue radicalement distincts. Il y a ceux qui critiquent l’état des choses existant, la façon dont les rapports capitalistes de production ont entièrement perverti la véritable nature du travail en asservissant les actions politique et sociale l’objectif de transformer la situation actuelle de manière à rendre le travail plus humain, c’est-à-dire plus conforme à sa nature. Les moyens de mettre en œuvre diffèrent selon les auteurs. Ils vont du simple aménagement des conditions de travail aux réformes de plus grande ampleur pouvantatteindre, chez Marx,le niveau d’une révolution fondamentale, bouleversant de fond en comble la question de la propriétédes moyens de production, le développement technologique, la signification même de la production sociale. Quel que soit le degré de la transformation envisagée, tous ces auteurs critiques considèrent qu’un lien entre bonheur et travail est à la fois possible et souhaitable.
Il en va tout autrement chez Simone Weil, Hannah Arendt ou André Gorz, ainsi que pour tous les courants philosophiques ou sociologiques que ces penseurs ont inspirés. La façon de placer le travail au centre de la vie sociale est pour cette tradition une façon pour l’homme de nier, en la mutilant, son humanité. Alors que le propre de l’humanité repose sur la volonté de se différencier de l’animalité, le travail prive l’homme de tout ce qui fait son essence : la pensée, l’action, l’œuvre, l’art.
LA JOIE AU TRAVAIL
En 1930, paraît aux presses Universitaires de France, un livre d’Henri de Man, intitulé La joie au travail. Il s’agit de la traduction d’un ouvrage publié en 1927 à Iéna, en Allemagne, sous le titre de Der Kampf um die Arbeitsfreude, littéralement : la lutte pour la joie au travail. Fait inhabituel à l’époque, une bonne moitié du livre expose, sous la forme de « témoignages», les résultats d’une enquête par entretiens réalisée auprès de soixante-dix-huit ouvriers et employés allemands de l’industrie, du commerce et des services publics. Cette enquête est d’un intérêt exceptionnel : elle expose, sur la trame de récits de carrières, les relations subjectives que les ouvriers interrogés entretenaient avec leur travail à la veille de la grande dépression économique de 1929. Les objets de leurs plaintes et récriminations (monotonie, bas salaires, absence d’initiative, absence d’hygiène, bruits, cadences, etc.) sont loin d’être compensés par quelques rares motifs de satisfaction : l’activité syndicale, la camaraderie, la possibilité d’avancement et d’autonomie, les rapports avec les supérieurs. La « joie au travail »croît faiblement mais sûrement à mesure qu’on passe des manœuvres aux ouvriers qualifiés et aux employés. La « fierté » du travail accompli n’apparaît que dans les métiers très qualifiés, ceux du Livre notamment. Largement dominant, le thème de la dureté, de la souffrance et des pénibilités du travail ouvrier se retrouve dans ces témoignages sous des formes très voisines de celles que dénonçaient, au siècle précédent, tous les tableaux de la condition ouvrière brossés par Marx, Engels et d’autres avec eux.
A la fois professeur de psychologie sociale et militant socialiste dans la première partie de sa vie, Henri de Man fut le premier secrétaire de la Centrale d’éducation ouvrière Belge avant d’être, à la veille de la Seconde Guerre Mondiale, Ministre du Chômage puis des Finances d’un gouvernement Belge decoalition. Partisan d’une politique d’indépendance de la Belgique et d’un « socialisme national », il prit après l’invasion Allemande de 1940, le parti du roi Léopold III contre le gouvernement en exil. Il fut condamné par contumace en 1946 pour faits de collaboration. La publication de La Joie au Travail correspond, dans satrajectoire intellectuelle et politique, à sa rupture avec le marxisme et à sa conversion à une politique réformiste de collaboration de classes.
La question de la « joie au travail », qu’il est pratiquement le seul à poser à l’époque, s’inscrit en totale rupture avec les débats contemporains sur la condition ouvrière. Henri de Man affirme pourtant que « le besoin de joie au travail est, d’emblée, l’état naturel de l’homme normal. Il est toujours là, il est toujours tel». L’organisation moderne du travail, la grande industrie notamment, s’est en effet, ingéniée, selon lui à multiplier les obstacles à la réalisation de ce besoin instinctif. Ces obstacles sont, selon sa terminologie, de nature « technique » -travail parcellaire, travail répétitif, fatigue, mauvaise organisation technique de l’atelier- et « sociale » : mauvaises conditions de travail, salaires injustes, hiérarchie autocratique de l’entreprise, mais aussi sentiment d’appartenir à une classe inférieure, insécurité de l’existence, médiocre estime de l’opinion pour le travail manuel, etc. Pour Henri de Man, les solutions existent. Elles ne sont ni politiques ni sociales, mais techniques et morales. La joie au travail des producteurs dépend moins d’une réforme centrale des rapports de propriété que de la réforme locale des rapports d’atelier au point de vue technique et hiérarchique. Et pour cela,il est indispensable que se forme une nouvelle conscience de groupe dans le cadre plus étroit de l’usine. Il n’y aura, selon lui, de joie de travail que par le biais de la diffusion d’une nouvelle éthique du travail qui reposerait sur l’idée du « travail- devoir » considérée comme une dette envers la communauté.
Le thème de « la joie au travail » a beaucoup servi de slogan aux idéologies prônant la collaboration des classes. Il a été repris, de façon volontariste et moralisante, par le nazisme en Allemagne, le gouvernement de Vichy en France et le régime soviétique. Il a été dans ces conditions fortement combattu au sein même du mouvement ouvrier, et fortement mis en question par des observateurs lucides de l’univers du travail. C’est ainsi que Georges Friedmann lui consacre quelques pages dans un texte publié dans les années soixante mais fondé sur des enquêtes menées au cours de la décennie précédente.
A LA RECHERCHE DE L’OISEAU RARE
Pour Georges Friedmann, la joie au travail est, dans l’industrie moderne, un « oiseau rare ».Prenant au sérieux le « complexe affectif » communément désigné par l’expression, il en définit ainsi les composantes. Fondée sur une adhésion profonde de la personnalité au travail qui se trouve enrichie par ce travail, tout en l’enrichissant à son tour, « la joie au travail exige que le travail soit constitué par un ensemble de tâches demeurées sous l’entier contrôle de l’opérateur, définies et coordonnées selon son initiative, sa volonté, et, par définition, demeurées d’une certaine plasticité ; tâches, qui possèdent à ses yeux une finalité (qu’il comprend et domine) et sont tendues vers un but plus ou moins lointain mais qui reste dans son champ d’action et de vision ; tâches qui, par conséquent, mettent en jeu sa responsabilité et constituent une épreuve, toujours renouvelée et surmontée, de ses capacités ».
Cette conception de la joie au travail, dont Georges Friedmann cherche en vain les manifestations concrètes dans la grande industrie, est en fait dérivée d’une certaine représentation du bonheur de l’artisan et de l’artiste. L’un et l’autre sont des producteurs de biens matériels ou symboliques qui travaillent à leur propre compte. Ils sont l’un et l’autre maîtres de leur travail, dont ils sont censés contrôler les moyens et les fins. De fait, c’est dans les métiers des arts, et tout particulièrement chez les écrivains, que le thème du bonheur au travail est le plus souvent développé. Célébré par des artistes de toutes les époques, le plaisir intellectuel ou physique de la création a connu peu de variations au fil du temps. Le maître à danser du Bourgeois Gentilhomme l’attribue au plaisir de voir son travail reconnu par un public averti : « il y a un plaisir à travailler pour des personnes qui soient capables de sentir les délicatesses d’un art et qui sachentfaire un doux accueil aux beautés d’un ouvrage, et par de chatouillantes approbations vous régaler de votre travail. » D’autres, les plus nombreux, se contentent d’assurer leurs correspondants, leurs lecteurs ou simplement eux-mêmes dans le cas d’un journal, de l’immense plaisir que leur procure l’exercice du travail intellectuel nécessaire à la production de leurs œuvres.
Le plaisir de la création intellectuelle est aussi un plaisir de liberté. L’artiste est entièrement maître de lui-même, seul avec lui-même, à l’abri de l’agitation du monde extérieur. Ce bonheur qu’éprouve l’artiste dans la production de biens symboliques est très proche de celui qu’on prête à l’artisan, producteur de biens matériels, puis, par extension, à l’homo faber ouvrier qualifié de l’industrie.
Cette « joie au travail » Georges Friedmann l’a pourtant fort peu rencontrée en circulant à travers les ateliers, les chantiers, les mines, les bureaux des années cinquante et soixante. Il la juge en particulier radicalement incompatible avec le travail parcellaire, le travail « en miettes », dont le développement implique, de la part de la société, la renonciation pour l’ouvrier à toute espèce de satisfaction en tant que producteur. Il lui reste la possibilité, si la distribution des biens produits en masse est équitable, d’en retirer de la satisfaction en tant que consommateur. Le maximum qu’une entreprise puisse attendre des manœuvres sur tâches parcellaires et inconscientes est, selon lui, une attitude de correction dans la manipulation de l’outillage et l’accomplissement de ces tâches élémentaires. Cette correction dans l’accomplissement des tâches strictement hétéronomes forme l’essentiel de ce qu’on peut appeler la conscience professionnelle des manœuvres.
Une revalorisation des tâches parcellaires de l’entreprise, l’amélioration du « climat » des relations humaines, un assouplissement de la rationalisation, etc., toutes ces mesures « techniques » internes à l’atelier, dont Henri de Man attendait qu’elles suscitent joie et bonheur, ne peuvent, selon Georges Friedmann, tout au plus engendrer chez l’ouvrier parcellaire que de la satisfaction personnelle, soit un sentiment d’une intensité et d’une plénitude largement en deçà de la joie –et a fortiori du bonheur.
Introuvables à la base, les postulats techniques et psychologiques de la « joie au travail » ne s’esquissent que dans les métiers hautement qualifiés de la grande industrie des années cinquante : outilleurs très qualifiés, techniciens, de bureau d’études, cadres, ingénieurs. Mais ces exceptions sont trop rares pour influer la diagnostic globalement négatif que porte Gorges Friedmann sur la question : « La joie au travail à l’intérieur des entreprises actuelles, conclut-il, nous paraît être une sorte de limite idéale, comme une asymptote vers laquelle, sauf des cas exceptionnels, on tend sans jamais pouvoir l’atteindre. »
Ecrivains et artistes, philosophes et négociants, évêques et orateurs sacrés, apôtres de la collaboration de classes, les chantres du bonheur au travail se recrutent dans des régions très particulières de l’espace social. C’est au moins la leçon du passé.
ET AUJOURD’HUI ?
Le «complexe affectif» défini par Georges Friedmann est-il toujours un « oiseau » aussi rare ?
Les dernières années du XXe siècle ont accéléré, du point de vue de la gestion de la force de travail, un mouvement qui avait commencé dans l’entre-deux-guerres. Certains entrepreneurs et responsables du management ont compris assez tôt que les entreprises ne peuvent fonctionner sans l’adhésion active de très nombreuses personnes qui n’en touchent pas pour autant les dividendes. La quantité impressionnante de travaux consacrés à la motivation au travail est là pour en témoigner. Nombreux sont les facteurs de motivation et de démotivation qui ont été étudiés : les conditions matérielles et physiques dans lesquelles s’exerce le travail, le niveau et les principes de la rémunération, la connaissance et le contrôle des objectifs de production, la qualité des relations entre travailleurs et la hiérarchie, l’ambiance de travail au sein de l’établissement, la taille des collectifs et des équipes, etc.
Toutes ces études ont convaincus dirigeants et organisations de travailleurs que tous les salariés, quelles que soient leurs qualifications, apportent aux entreprises bien plus qu’un travail contraint : leur enthousiasme, leur intelligence, leur créativité, leur sens des responsabilités. Sans un minimum d’investissement personnel des travailleurs, les entreprises marchent mal. Il suffit d’une grève du zèle pour s’en convaincre. La notion d’investissement repose sur l’idée que ceux qui sont satisfaits de leur travail aiment ce travail et s’y investissent. Cet investissement psychologique est personnellement gratifiant, mais aussi économiquement productif : les notions récurrentes de motivation, engagement, implication participent de ce même point de vue. Cette façon de penser ensemble investissement et satisfaction renoue en partie avec les origines de la sociologie américaine du travail qui se posait avant tout des questions d’ordre pratique dans le cadre d’une organisation « fordiste » de la grande industrie. Comment motiver davantage les travailleurs de manière qu’ils produisent plus ? Comment obtenir de la main d’œuvre le « zèle » dont l’absence condamne, comme le soleil dans Chanteclerc, la production à n’être que ce qu’elle est, une profonde désutilité pour les travailleurs ?
Max Weber l’avait déjà souligné en montrant que l’émergence du capitalisme avait instauré un nouveau rapport moral des hommes à leur travail. Il était conçu au départ sur le mode de la vocation, de façon qu’indépendamment de son intérêt propre et des qualités intrinsèques qu’il pouvait présenter on pût s’y adonner avec fermeté et régularité en cherchant dans les œuvres accomplies sur la terre la signe de son salut. Cette vocation, à l’origine religieuse, qui transformait la travail quotidien en « bien de salut » s’est peu à peu transmise aux chefs d’entreprise, avant de se généraliser en s’imposant à un nombre croissant de travailleurs. « Le puritain, écrit Max Weber à la fin de l’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme, voulait être besogneux et nous sommes forcés de l’être. Car lorsque l’ascétisme se trouva transféré de la celluledes moines dans la vie professionnelle et qu’il commença à dominer la morale séculière, ce fut pour participer à l’édification du cosmos prodigieux de l’ordre économique moderne. »Toute transformation profonde de capitalisme suppose donc un accompagnement idéologique qui la rend possible en mobilisant l’enthousiasme de milliers de personnes qui s’y engagent.
Luc Boltanski et Eve Chiapello analysent le dernier en date de ces grands tournants. Ils montrent que le « nouvel esprit du capitalisme », dont les origines remontent à fin des années soixante, s’est progressivement affranchi de ses anciennes théories de la motivation fondées sur un rapport assez mécanique entre l’effort et la récompense pour se réapproprier des formes plus créatives de motivation. Ces dernières réclament, de la part des salariés, une implication personnelle plus intense, fondée sur la confiance et les relations interpersonnelles. Le management fait ainsi appel à l’affectivité des personnes, à leur histoire. Il doit réussir à valoriser les ressources les plus personnelles des travailleurs tout en les persuadant qu’ils participent à un système relativement juste qui traite les personnes de façon moralement acceptable et qui leur apporte des bienfaits collectifs.
Au cours des années soixante, les discussions sur le travail qui étaient centrées sur ces dimensions techniques : valorisation des compétences du « cadre technicien », d’un coté, critique du travail à la chaîne et de l’aliénation, de l’autre. Dans les années quatre-vingt-dix, une plus grande importance est accordée au sujet de ses affects. On valorise le travail comme source « d’épanouissement personnel », on le critique pour les « souffrances » qu’il engendre. Le discours sur le travail s’inscrit dans un registre beaucoup plus psychologique. La notion d’épanouissement est désormais associée à celle d’investissement.
Postérieur à 1968, « l’épanouissement » introduit une dimension psychologique nouvelle. Celle-ci suppose un lien entre satisfaction et identité du travailleur : être satisfait de son travail signifie pouvoir y réaliser des traits de son identité, y développer ses compétences. Un bon travail est celui qui permet à une personnalité de s’affirmer. Un métier doit être intéressant non par les bénéfices matériels qu’il procure, mais par ses profits symboliques : un métier intéressant est un métier qui excite, qui stimuleet permet à celles et ceux qui l’exercent de créer, d’innover, de se réaliser, voire de « s’éclater », etc. On touche là au bonheur de l’artiste ou de l’écrivain.
L’EXPERIENCE DU CHOMAGE
D’autant que dans la même période, la valeur subjectivement attribuée au travail n’a cessé de s’élever. La montée du chômage et la raréfaction des emplois dans les sociétés développées ont beaucoup contribué à cette réévaluation. Le regard nouveau que portent sur le travail celles et ceux qui s’en trouvent brutalement privés oblige à remettre en question le statut unilatéral qui lui attribue l’économie néo-classique : celui d’une Désutilité.
Contrairement à la représentation d’un travail contraint dont la seule fonction consisterait à procurer du salaire ou du revenu, toutes les enquêtes montrent que la souffrance du chômeur ne se réduit jamais à la perte de sa rémunération. Le travailleur retire beaucoup plus que de l’argent de l’exercice de sn métier. Le travail est plus que le travail : lorsqu’il se délite, les modes de socialisation et les formes d’intégration qui y étaient associés risquent de se fracasser. « Le travail est plus que le travail, et donc le non travail est plus que le chômage. »
Ce dont souffrent les chômeurs, c’est d’un traumatisme social généralisé qui se répercute sur tous les aspects de la vie quotidienne et toutes les dimensions de la personne. Perte de repères dans l’espace et dans le temps, conscience de leur « inutilité au monde », impuissance de se projeter dans l’avenir, désagrégation du statut social, dissolution des liens avec les autres, remise en question fondamentale de sa propre valeur, perte de l’estime de soi. Du jour au lendemain, le chômeur s’aperçoit qu’il n’est plus rien et que l’ensemble des liens qui le reliaient aux autres membres de la société s’est rompu ou dissous.
Les liens avec ses collègues de travail, bien sûr, mais, plus largement, avec beaucoup d’autres personnes situées en dehors de la sphère professionnelle. Les ruptures sentimentales, les divorces sont plus fréquents chez les chômeurs et les travailleurs précaires que dans l’ensemble de la population. Les suicides aussi, du moins en France. Cette « désintégration » individuelle et sociale provoquée par le chômage est un fait aussi vieux que le chômage lui-même dans ses formes modernes. Paul Lazarsfeld et son équipe l’ont mise en évidence dès les années trente dans la petite ville autrichienne de Marienthal. La vie associative, particulièrement riche, s’est brutalement interrompue lorsque, à la suite de la crise de 1929, la mine, principale ressource économique de la ville, a été fermée. Aucune association n’y a survécu, même celles qui se trouvaient moins dépendantes de l’activité minière, comme les associations sportives et culturelles. Et pourtant, ce n’était pas faute de temps libre ! L’identité au travail engendre des liens sociaux au-delà de l’usine, du chantier, du magasin ou du bureau. Si le chômage est à ce point source de désaffiliation, c’est que son envers, le travail, est un facteur décisif d’intégration.
Olivier Schwartz a mis en lumière la honte de soi des ouvriers au chômage qui, restant chez eux à longueur de journée, n’assument plus le regard des voisins (fussent-ils chômeurs eux aussi), de leurs enfants ou de leur épouse puisqu’ils pensent avoir perdu à leurs yeux une grande partie de leur « raison d’être », de ce qui, au-delà de l’emploi et du salaire, les définissait comme collègue, père ou époux.
De fait, l’extension du chômage et sa banalisation ne sont jamais parvenus à faire assumer positivement le statut de chômeur par ceux qui le vivaient. Elles n’en ont jamais d’assistance assurant un revenu, comme le RMI aujourd’hui. Tous ceux qui sont privés de travail disent que la vie est en grande partie privée de sens ; tous éprouvent les plus grandes difficultés à lui redonner un sens. Avec leur travail, c’est une grande partie d’eux-mêmes qui sombre.
« C’est, écrit Pierre Bourdieu, parce que le travail procure, en lui-même, un profit que la perte de l’emploi entraîne une mutilation symbolique qui est imputable, autant qu’à la perte du salaire, à la perte des raisons d’être associées au travail et au monde du travail. »
Le taux de chômage élevé au cours du dernier quart de siècle a ainsi permis de mesurer la grande valeur de ces « raisons d’être » et de rappeler la place centrale qu’occupe aujourd’hui le travail dans la vie des individus.
LES FACTEURS DE MALHEUR
Mais les deux dernières décennies ont aussi contribué à une profonde « déconstruction du monde du travail » (selon l’expression de Boltanski et Chiapello). La généralisation de la précarité et des petits boulots, la flexibilité des horaires, l’intensification du travail et le renforcement des contrôles ont créé des conditions qui sont loin de favoriser l’émergence d’un rapport plus heureux au travail. Une proportion croissante de salariés fait état de mauvaises conditions de travail : 37% des salariés déclaraient en 1998 travailler dans une posture pénible. Ils n’étaient que 29% en 1991 te 16% en 1984. Cette progression est surprenante dans une économie où le secteur industriel diminue, où les tâches les plus pénibles sont automatisées, et où la part des services et du travail intellectuel ne cesse de s’accroître. Et pourtant…
Un premier aspect de cette déconstruction est une transformation des formes d’emploi. A la fin des années soixante-dix, intérim, contrats à durée déterminée, stages, contrats aidés et autres « formes particulières d’emploi » concernaient moins de 3% des emplois ; aujourd’hui, la proportion est de 9%. Au cours des seules années quatre-vingt-dix, alors que l’emploi stable ne progressait que de 2%, les contrats à durée déterminée (CDD) augmentaient de 60% et l’intérim de 130%. Le bref retour de la croissance n’a pas pas inversé la tendance.
Les travailleurs précaires font état de conditions de travail bien plus mauvaises que les autres salariés. Leur cadence de travail est plus contrainte, ils travaillent plus souvent en 2 x 8 ou en 3 x 8, leur travail est plus pénible et ils sont plus exposés à des nuisances et à des risques. Les titulaires masculins d’emplois précaires se perçoivent en moins bonne santé que les bénéficiaires d’emplois stables, au moins parmi les hommes. La santé est meilleure lorsque la carrière évolue vers moins de précarité. La santé perçue est également altérée par l’expérience du chômage.
L’emploi temporaire, celui dont le caractère précaire est juridiquement défini, ne représente pourtant que la partie émergée de l’iceberg. Il y a en fait continuité entre la précarité de droit et la précarité de fait, subie notamment par les travailleurs des entreprises sous-traitantes ou économiquement fragiles, même lorsque le contrat de travail est à durée indéterminée. Comme la précarité, la sous-traitance facilite la gestion, et parfois la dissimulation, des risques. D’autres formes d’emploi tendent également à dégrader le travail. Le temps partiel, souvent subi et non choisi, permet aux grandes surfaces d’ajuster quasiment « en temps réel » et à coût nul les effectifs à la demande, et de supprimer corrélativement les temps morts, avec ce que cela implique d’intensification du travail et troubles de santé. La pression subie par les plus fragiles se transmet aux mieux abrités, par la culpabilisation ou par la menace : on peut ainsi, dans un contexte de fort chômage, parler avec Robert Castel de « déstabilisation des stables. »
Ainsi, même pour les salariés stables à temps pleins, les horaires, moins régulés, sont plus dépendants des besoins des entreprises, même si cette évolution n’est ni uniforme ni très rapide. La flexibilité est, du point de vue des salariés, source de rigidités : en 1998, 9% d’entre eux ne connaissent leurs horaires que pour la semaine à venir, 8% pour le lendemain seulement, 5% le jour même. Chez les cadres et les professions intermédiaires, les contraintes nées de ces emplois du temps imprévisibles sont souvent atténuées par une certaine liberté dans la détermination des plages de travail. Ce n’est pas le cas pour les ouvriers et les employés de service : même connus à la dernière minute, leurs horaires demeurent strictement fixés. Le passage aux 35 heures a accéléré la tendance à la volatilité des horaires et à l’intensification du travail. Cette intensification peut prendre plusieurs formes. Certaines sont classiques : on augmente les normes pour accroître la production ou on diminue les effectifs à production constante ; il arrive aussi qu’on augmente la proportion de salariés soumis à ces normes en supprimant des postes hors production. Une intensification du travail peut aussi résulter de changements organisationnels plus profonds.
L’intensification du travail est une menace pour la santé physique et psychique des travailleurs, mais aussi pour le maintien de leur compétence, à un moment où les garanties statutaires sont fragilisées. Le travail trop intense est à l’opposé du « travail soutenable ». Aux Etats-Unis, les réorganisations sont à l’origine d’une recrudescence dramatique des accidents du travail. En France, on n’a pas observé d’effet aussi massif, mais l’impact sur la santé de l’intensité du travail est mesurable. L’intensité du travail crée de multiples « petits » troubles de santé. Ceux-ci sont une gêne dans la vie quotidienne et dans le travail lui-même. A la longue, ils peuvent fragiliser l’emploi. Bien qu’il soit nécessaire de les manier sur ce point avec prudence, les données de l’enquête européenne de 2000 sur les conditions de travail mettent en évidence un lien entre intensité du travail et déclaration par les salariés de troubles –physiques et, plus clairement encore, psychologiques.
Plus généralement, l’intensification du travail empêche les travailleurs de construire un compromis entre les objectifs de la production, leurs compétences et la préservation de leur santé. Ils doivent en effet travailler de la façon la plus rapide, mais non la plus adaptée à leurs spécificités personnelles. Ils ne peuvent modifier les façons de procéder pour limiter l’usure physique ou introduire un peu d’invention dans leur activité. Ils n’ont pas le temps d’anticiper, de préparer leurs outils ou leurs documents, encore moins d’explorer et d’apprendre.
Les formes modernes d’organisation confèrent aux travailleurs une certaine autonomie dans les procédures de travail ; mais l’intensification du travail réduit la maîtrise qu’ils en ont et produit, comme les organisations tayloriennes, une « compression » du travail. Les nouvelles organisations demandent plus aux travailleurs, qui doivent désormais faire la preuve de l’initiative qu’on leur refusait hier. Mais leur énergie, étroitement canalisée, ne peut pour autant se déployer librement.
La formalisation croissante des organisations favorise le contrôle du travail des salariés. Elle multiplie les normes quantitatives et les standards de qualité (de 1987 à 1998, la proportion des salariés soumis aux respects de normes de qualité chiffrées précises est passée de 14 à 20%). L’amélioration du contrôle résulte aussi d’innovations managériales spécifiques dans le domaine de l’évaluation du travail. Mais ces innovations visent peut-être plus qu’un contrôle de l’extérieur de l’activité des salariés : par leur décorum, par leur insertion dans les nouvelles formes de gestion de l’emploi et des ressources humaines, elles visent à induire des dispositions ajustées aux nouvelles façons de produire. Les salariés d’aujourd’hui se sentent, plus encore que naguère, responsables de leur travail. En 1998, 65% d’entre eux estimaient qu’une erreur de leur part pouvait entraîner des conséquences graves pour la qualité du produit ou du service (contre 60% en 1991) ; 50% qu’elle risquait d’entraîner des coûts financiers pour l’entreprise (44% sept ans plus tôt) ; 65% (contre 60%) des dangers pour leur sécurité ou celle d’autres personnes. Sentiment de responsabilité soutenu, il est vrai, par la crainte de sanctions (sur l’emploi ou la rémunération) rajoutées par 60% des salariés (contre 46%).
En somme, le débat ouvert par Helvétius et Diderot, puis dynamisé par Marx, se poursuit aujourd’hui d’une façon nouvelle. En sollicitant davantage l’implication personnelle et subjective des travailleurs, les nouvelles formes d’organisation du travail peuvent aussi bien augmenter les sources de satisfaction et d’épanouissement que créer de la souffrance. En soumettant cette question du lien entre bonheur et travail à une investigation empirique auprès d’un échantillon représentatif de la population active, notre propos n’était pas de trancher ce débat multiséculaire mais de chercher à connaître la place qu’occupe ou non le travail dans le bonheur, de mieux discerner les éléments susceptibles de favoriser un rapport heureux ou malheureux au travail, et surtout de se faire une idée de la distribution au sein des différentes catégories de travailleurs de ces facteurs de bonheur ou de malheur au travail.
ChristianBaudelot Michel GollacAvec Céline Bessière Isabelle Coutant Frédéric Viguier Olivier Godechot
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