|
Tout l’aspect de l’éducation qui est formation de l’esprit et du caractère tend à passer au second plan. M’étant occupée de ces aspects pendant tant et tant d’années d’enseignement, j’aimerais signaler une ou deux des disciplines ou des méthodes qui se trouvent souffrir de ce divorce, alors même qu’elles apportent une aide considérable dans la vie pratique, et qu’elles présentent une valeur exceptionnelle pour ce développement d’ordre moral.
Et pour commencer, parlant au nom de l’Académie française; je voudrais placer en tête la maîtrise même de notre langue. C’est un fait que les exigences en ce domaine ont été depuis bien des années amoindries, et le souci d’une langue correcte paraît un luxe vain. Pourtant, toute la vie et même les réussites matérielles les plus simples dépendent de la facilité que l’on a à exprimer clairement et correctement sa pensée, à comprendre celle des autres et à éviter ainsi le malentendu. Cela commence avec le premier entretien pour obtenir un emploi, Cela continue avec la défense de n’importe quel projet parmi ses égaux, soit dans le cadre de son activité professionnelle, soit dans le domaine de la politique. Et cela trouve un achèvement dans le maniement même d’une pensée personnelle, utile à tous. Mais il y a plus : l’incapacité à s’exprimer ou à comprendre l’autre de façon correcte et complète a des conséquences bien connues : c’est le recours à la violence ! Parce que l’on ne trouve pas ses mots, on en vient aux coups ! Et parce que l’on ne comprend pas la langue des adversaires, on s’entête en vaines querelles. Un vrai maniement de la langue française n’est donc pas un luxe plus ou moins périmé, mais le meilleur et le plus nécessaire moyen qui existe pour aboutir à un vrai progrès dans le domaine moral de l’individu et dans la vie collective à laquelle il participe.
Mais attention ! Comprendre la pensée des autres avec exactitude suppose que l’on comprenne aussi la pensée de ceux qui nous ont précédés, et ici se révèle une autre ignorance qui me paraît dangereuse.Pour trop de jeunes, à l’heure actuelle, bien qu’ils aient étudié l’histoire, la réalité ne commence vraiment qu’avec leur propre naissance. Tout ce qui précède appartient à un domaine confus, à un magma indifférencié que l’on pourrait appeler une sorte de magma virtuel. En fait, les moyens modernes d’information rendent tous les événements comme contemporains les uns des autres et, trop souvent, déforment les oeuvres pour les adapter au goût du jour (…). Il est malgré tout étrange qu’à une époque où se marque une si vive et si louable curiosité à l’égard des peuples différents qui sont nos contemporains à travers la planète, il existe ce refus d’intérêt pour ce qu’a représenté notre passé, encore présent dans notre vie. Il serait urgent de rappeler aux nouvelles générations que tout avenir se construit en fonction d’un passé qui vous aide et vous porte plus loin.
Mais la connaissance du passé rendu vivant et présent, où la trouve-t-on ? Eh bien, avant tout, dans la littérature ! Et là est à mes yeux la merveille. On la trouve dans les textes français et étrangers, modernes ou anciens. Aussi cela me paraît-il une erreur très grave que de se représenter l’enseignement de la littérature comme une espèce d’élégance superflue et gratuite. En fait, c’est grâce à la littérature que se forme presque toute notre idée de la vie ; le détour par les textes conduit directement à la formation de l’homme. Ils nous apportent les analyses et les idées, mais aussi les images, les personnages, les mythes, et les rêves qui se sont succédé dans l’esprit des hommes : ils nous ont un jour émus parce qu’ils s’étaient exprimés ou décrits avec force ; et c’est de cette expérience que se nourrit la nôtre.
Jaqueline de ROMILLY ; “Enseignement et éducation “; 2008
|