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La polémique qui s’est engagée par presse interposée entre le directeur de Sciences Po et la Conférence des grandes écoles, au sujet de quotas réservés aux boursiers dans leur concours d’accès, montre bien le trouble des opinions devant la crise structurelle de l’enseignement supérieur et la désorientation des familles politiques. Réputé pour ses idées progressistes, Richad Descoings se fait le défenseur véhément de la politique annoncée par la ministre de l’enseignement supérieur, au risque de faire passer pour d’affreux réactionnaires tous les tenants des grandes écoles, où l’on compte classiquement une bonne proportion d’esprits libres, plutôt classés à gauche. La réalité est évidemment plus complexe et moins manichéenne.
Naguère fleurons de l’élitisme républicain et d’un certain brassage social par la sélection progressive des meilleurs élèves de l’enseignement public, les grandes écoles tendent à devenir, avec les mêmes mécanismes de recrutement, le refuge des enfants de la bourgeoisie intellectuelle. Elles en sont plutôt le réceptacle involontaire que l’artisan délibéré.
La première cause réside dans la dégradation de l’enseignement supérieur universitaire, qui n’a, ni pu, ni su, à partir des années 1980, faire face à la massification de ses effectifs et aux changements pédagogiques, qu’imposait une origine plus populaire de ses étudiants. Devant ce constat, la stratégie des parents les plus avisés, sinon les plus fortunés, était claire : faire en sorte que leurs enfants accèdent aux meilleures filières du secondaire, bac S en priorité, puis aux classes préparatoires;
Dans le même temps, confrontés à cet afflux, les grands lycées de Paris et de province intensifiaient pour les mêmes raisons la sélection à l’entrée de leurs classes préparatoires. la lourde procédure informatique de choix mise en place justifiait le résultat, plus qu’elle ne l’infléchissait. Au total, le jugement est sans appel : les grandes écoles actuelles constituent un filtre d’iniquité sociale, et elles se privent d’un sang nouveau issu de couches culturellement différentes. Sur ce point, Richard Descoings avait raison. Où l’avis est plus contestable, c’est le changement radical qui constituerait un recrutement particulier pour les élèves issus de milieux moins favorisés. De bons spécialistes affirment, sur la foi des expériences américaines et de Sciences Po Paris, que la procédure ne fait pas baisser le niveau. Dont acte. Mais le témoin n’est-il pas biaisé ? Les meilleurs universités des États-Unis, publiques comme privées, mettent en effet en oeuvre des actions généreuses de bourses ou de prêts pour couvrir les frais d’inscription et d’entretien élevés d’étudiants motivés et peu fortunés, et attirer des élèves issus de tous les établissements d’enseignement secondaire des États concernés. Elles pratiquent ainsi une politique volontariste de brassage social et ethnique, qui n’est pas sans s’apparenter au busing bien connu pour les lycées (transfert quotidien d’adolescents de quartiers pauvres vers des institutions pédagogiques de zones plus aisées ).
Mais ces procédures de discrimination positive relèvent d’une autre culture du mérite individuel et de l’aide collective, laissée plus à l’initiative des acteurs de la société civile que de l’institution officielle. Dans une France marquée historiquement par l’égalité et par l’État, il n’est pas assuré que la greffe massive prenne et n’entraîne pas des réactions de rejet, pires que le mal.
Pour Sciences Po, l’analyse est différente. Son directeur fait état de sa cote en progrès auprès des bacheliers et des entreprises. Mais ne la doit-elle pas avant tout au dynamisme de ses formations et à l’affaiblissement de ses concurrents universitaires ? Ni grande école trop sélective, ni université trop dévalorisée, l’ Institut d’études politiques de Paris joue sur ce statut ambigu pour séduire et rassurer. Les modifications de son recrutement pèsent finalement de peu de poids face à ces tendances fondamentales. Et pour intéressants et vertueux que soient le repérage de bons éléments dans les zones d’éducation prioritaire (ZEP) et leur soutien pédagogique ultérieur, ils ne constituent qu’un traitement homéopathique de la crise globale du système éducatif. A la limite, ils pourraient même reconstituer une nouvelle filière d’injustice sélective.
Il est donc grand temps, ne serait-ce que pour accéder aux vœux de “fraternité” du président de la République, que les oppositions stériles sur un sujet grave cessent, et qu’on arrête de reporter sur les autres la responsabilité d’une faillite inquiétante du système éducatif, qui procède avant tout de la longue myopie à cet égard de la société française dans son ensemble.Les grandes écoles ne doivent pas être le bouc émissaire de la crise de l’université et, dans les conditions actuelles, personne ne gagnerait à les banaliser dans l’enseignement supérieur, sauf à croire qu’il suffit d’une rivière pour dessaler l’eau de la mer. Toute l’histoire française montre qu’elles gardent leur légitimité, à condition qu’elles retrouvent, à côté des universités et en collaboration avec elles, leur vocation de formation égalitaire d’une partie des élites de la nation, et cessent d’être la confirmation de sa stratification sociale. Mais la solution n’est pas dans un système de quotas de boursiers, fussent-ils d’objectifs plus que de normes, dans les classes préparatoires ou dans les concours de recrutement, mais dans une réforme sans précédent de l’efficacité globale de notre formation, de l’école à la faculté.
De la même façon, toute réforme de l’université, de l’autonomie aux pôles d’excellence, est vouée à l’échec, si ne sont pas rétablies au plus vite au collège ou au lycée les conditions d’un enseignement de masse équitable et efficace pour tous et dans tous les lieux de la République. Comme au football, les Coupes du monde se gagnent dans les entraînements dominicaux des petits clubs de la Ligue. il ne sert à rien de traiter l’exception pour changer la règle.
Au total, puisse le débat actuel être l’occasion de convaincre que “la société de la connaissance”, que l’on veut promouvoir, n’exige pas seulement des milliards du grand emprunt, mais la conscience politique des gisements inexploités dans le gâchis de l’éducation nationale. Il faut y mettre de la volonté, et aussi de l’imagination dans la révolution des méthodes pédagogiques dans tous les ordres d’enseignement (primaire, secondaire et supérieur) et dans l’évaluation régulière et rapprochée de leur efficacité : enseignements systématiques en petits groupes, voire en soutien individuel, renforcement de l’encadrement, vérifications continues des progressions, éradication progressive de l’échec et du retard scolaires. le prix à payer en est lord, bien plus évidemment que quelques bourses supplémentaires ou quelques places offertes dans un concours parallèle d’entrée dans des grandes écoles. Mais il est à la mesure du retard pris depuis des décennies et des défis que nous impose le XXIème siècle.
“Reformer les grandes écoles ou l’université ? ” Guy Burgel ; Le Monde ; 8 janvier 2010
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– discrimination positive
– une France marquée historiquement par l’égalité et par l’État.
3. Discussion (10 points)
“Et pour intéressants et vertueux que soient le repérage de bons éléments dans les zones d’éducation prioritaire (ZEP) et leur soutien pédagogique ultérieur, ils ne constituent qu’un traitement homéopathique de la crise globale du système éducatif. A la limite, ils pourraient même reconstituer une nouvelle filière d’injustice sélective.” Que pensez-vous de cette analyse ? |
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