Concours d’ASS ; session 2010
Epreuve de l’IRTS de Neuilly sur Marne
Durée : 3 heures
Article de la rubrique « L’enfant violent de quoi parle-t-on ? » Mensuel N°208 – octobre 2009
La guerre des boutons au XXIe siècle ; Jean-François Dortier
La « guerre des bandes » peut désigner autant les innocents jeux d’enfants que les guerres meurtrières entre gangs urbains. Une nouvelle sociologie qui étudie les bandes de l’intérieur permet de lever les équivoques.
Avant d’être un film culte d’Yves Robert (1962), La Guerre des boutons fut un roman très célèbre publié en 1912 par Louis Pergaud. L’écrivain y racontait la rivalité entre deux bandes de gamins. Tout commence par un grave affront. Les deux frères Gibus ont été agressés sur le chemin de l’école par la bande des Velrans, du village voisin. Les deux garçons ont été traités de « couilles molles ». Le chef de bande est informé ; on décide d’une riposte. Le lendemain, sur la porte de l’église on découvre cette inscription : « Tou les Velran çon dé paigne Ku. » La guerre est déclarée !
Une bataille rangée a lieu entre les deux petites troupes. Elle se réduit en fait à une salve d’insultes, quelques bousculades et jets de pierre. Mais une embuscade permet aux gars de Longeverne de capturer un petit. Mique la Lune est attaché et on menace de lui « couper le zizi ». Le gamin est terrorisé. Finalement, tous les boutons de sa blouse et de son pantalon seront coupés. La suite du roman est une histoire de ripostes et de représailles. Avec des grands classiques du monde des bandes enfantines : les complots, les querelles intestines, les fanfaronnades, la construction d’une cabane, quelques larcins, et les brimades contre quelques « poules mouillées ». Le succès de La Guerre des boutons tient à ce qu’il met en scène sans tabou, ni mièvrerie une réalité du monde de l’enfance : la constitution de petits clans rivaux qui se disputent, avec ses brimades, ses souffre-douleur, ses petits caïds, ses insultes et bousculades et ses terreurs enfantines. Une petite cruauté ordinaire, mais qui reste innocente.
Lebrac, trois mois de prison
En mai 2009, Bertrand Rothé, enseignant en économie à l’IUT de Sarcelles, a publié une fiction contemporaine à partir de La Guerre des boutons, intitulée Lebrac trois mois de prison (Seuil, 2009). L’auteur imagine comment la société réagirait aujourd’hui devant l’agression du petit Gibus. Les parents iraient sans doute porter plainte. Les gendarmes interviendraient dans le collège. Il y aurait une enquête du juge des enfants. Finalement, Lebrac, l’un des chefs de file, qui n’en est pas à son premier coup, pourrait aujourd’hui écoper de trois mois de prison. Le but visé par l’auteur est de montrer la sensibilité différente de notre société : la dramatisation et la pénalisation d’actes qui ont ému et fait rire le public il n’y a pas si longtemps.
Faut-il en déduire que ce qu’on appelle les « bandes » de jeunes qui défraient régulièrement la chronique dans les banlieues ne sont que des jeux d’enfants innocents, que l’on dramatise à tort ? Ou bien au contraire que les petites guerres enfantines seraient le creuset d’une violence sourde et fondamentale qui rejaillit parfois sous forme de véritables « guerres des gangs » ?
On dispose aujourd’hui d’une riche moisson d’études sur l’univers des bandes de jeunes. Certaines monographies récentes, rédigées par quelques jeunes sociologues, souvent issus eux-mêmes des cités, ont renouvelé l’approche des bandes. Elles ont le mérite de ne pas céder au « sociologiquement correct » en osant montrer que l’univers des bandes, si elles se déploient sur le terreau de l’exclusion sociale, sécrète aussi sa propre culture de la violence. Ces études permettent aussi de dissiper les équivoques sur les mots et de cerner l’univers de la bande en la distinguant des réalités voisines : celles des simples groupes de pairs, des bandes délinquantes et enfin des gangs.
• Les groupes de pairs. Le regroupement des jeunes en petits groupes, clans, clubs fermés sur eux-mêmes est un phénomène assez général que l’on retrouve dans toutes sortes de sociétés et qui s’est généralisé avec l’avènement de la jeunesse comme groupe social relativement autonome (1). L’enfance et la jeunesse, c’est le « temps des copains » où l’on se regroupe en équipes, clans, clubs, bandes, et groupes de pairs. Ces groupes de pairs peuvent désigner aussi bien un petit groupe de lycéens qui se retrouvent régulièrement dans le même café, un groupe de rappeurs qui s’entraînent dans une maison de quartier, un « club » d’étudiants dans un internat de grande école ou un groupe de pom-pom girls. Ce « temps des copains », c’est celui des jeux, des fêtes, des fous rires, des discussions à n’en plus finir, des transgressions, des bravades qui marquent la volonté d’indépendance.
• Les bandes. Les bandes telles que l’entendent les sociologues relèvent d’un phénomène plus spécifique. Ce sont des groupes de jeunes adolescents et de jeunes adultes, essentiellement masculins, qui « traînent » dans les caves d’immeuble et les cages d’escalier. Les bandes délinquantes sont apparues sur un terrain social précis : les jeunes des milieux défavorisés en rupture avec l’école, le travail, la famille. Les bandes sont apparues depuis les années 1960 par vagues successives. Il y a eu les « blousons noirs », les « loubars », puis les skinheads, les hooligans.
Dans les années 1990 est apparue en région parisienne toute une série de « bandes des cités » : les Criminals Boys se sont formés autour de Grand Farouk, le caïd du quartier. les Clica Una sur Paris-Nord, les Flight Boys à Corbeilles, les Street Boys à Aulnay, etc. La bande n’est pas simplement un petit îlot de socialisation à l’écart du monde des adultes : elle est déviante. La délinquance sous forme de vols, trafics, dégradations y est monnaie courante. Les bandes arborent des sigles, occupent un territoire et développent une idéologie communautaire forte : avec culte de la virilité, de la fierté, du respect. Des conflits de territoire et des bagarres entre bandes sont fréquents. Évidemment, les « bandes de jeunes » des cités ne se réduisent pas à leur dimension délinquante. Elles intègrent les autres caractères de la sociabilité adolescente : sa dimension festive, le goût pour le sport, la musique, les codes vestimentaires, le culte du héros, l’idéalisme, la drague et les premières relations amoureuses.
• Les gangs. Avec le gang on bascule dans un autre univers : celui du crime organisé. Le gang a une structure mafieuse : ses membres sont des hommes armés, qui pratiquent des vols à grande échelle, les braquages et le racket. Le gang est une entreprise criminelle hiérarchisée autour d’un chef et de ses lieutenants. Ils s’affrontent parfois avec d’autres gangs pour la maîtrise d’un territoire et des activités lucratives qui y sont associées. Les règlements de comptes et l’omerta sont la loi du milieu.
À la fin des années 1980, une guerre des gangs s’est déclenchée à Los Angeles, opposant les Creeps et les Bloods, qui fit des centaines de morts. Le conflit s’est déporté en Amérique centrale où les maras (gangs) se livrent une guerre sans merci (2). Le mot « bande » a quelques avantages et inconvénients majeurs. Un avantage est de pointer un phénomène assez général : la tendance des jeunes à se regrouper en petits clans qui échappent au monde adulte et aiment à faire les quatre cents coups. Ces petits clubs ne sont pas exempts de rivalités internes, de souffre-douleur et de conflits de territoire. Mais son inconvénient majeur est de désigner aussi bien n’importe quel groupe d’adolescents que les bandes délinquantes, qui ne sont qu’une « périphérie étroite de l’univers adolescent (3) ». Quant aux gangs, ils sont une dérive mafieuse, très particulière et hyper-violente.
Le débat public et la compréhension du phénomène de la bande sont empoisonnés par une assimilation abusive de ces différentes significations. La bande désigne trois niveaux d’organisation communautaire qui ont des traits en commun et s’emboîtent les uns dans les autres. Mais le groupe de pairs ne débouche pas forcément sur la bande délinquante et la bande ne dérive sur le gang que dans des conditions sociales spécifiques et, heureusement, très rares.
NOTES :
(1) Maryse Esterlé, in L’Histoire des jeunes en Occident, 2 vol., Seuil, 1996.
(2) Frédéric Faux, Les maras, gangs d’enfants, Autrement, 2006.
(3) Michel Fize, Les Bandes : de l’« entre soi adolescent » à l’« autre-ennemi », DDB, 2008.
Source : http://scienceshumaines.com/la-guerre-des-boutons-au-xxie-siecle_fr_24256.html
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