Annales Assistante Sociale : Ile-de-France 2007
LA RELIGION RECOMPOSÉE
En fait, dès la fin des années 70 s’opère un « retour du religieux», alors que la sécularisation paraissait en Europe une donnée inéluctable. On a alors pris ces manifestations de renforcement religieux plutôt pour une survivance, une réaction à la modernité triomphante. Il est vrai que les réalités de ce « retour » étaient et demeurent fort différentes. Un premier aspect s’est manifesté au plan géopolitique à travers des conflits, comme celui du Liban à partir de 1975 ou dans les rivalités entre les Sikhs et le gouvernement indien durant la même période. Cet aspect s’est également incarné dans la Révolution islamique en Iran en 1979, ou dans l’affirmation catholique en Pologne lors de la chute du communisme, ou lors du conflit yougoslave, mais aussi dans le rôle des Églises réformées en Allemagne de l’Est.
Un autre aspect du retour du religieux fut le renforcement de mouvements intégristes dans les sociétés musulmanes, le retour à la Torah dans le judaïsme et à la Bible pour le protestantisme, dans l’affirmation de mouvements traditionalistes ou charismatiques au sein du catholicisme. On peut ajouter à ce tableau le renforcement des religions et sectes parachrétiennes (Moon, Scientologie, Témoins de Jéhovah, etc.) ou de divers mouvements mystiques et/ou ésotériques. Hostiles à la modernité technologique et au matérialisme comme à la rationalité scientifique, les intégrismes se sont opposés notamment à ce que la religion devienne une affaire privée, relevant du choix individuel. Au contraire, nombre de mouvements de croyants accompagnent cette individualisation croissante. Mais que ce soit en accompagnement ou en réaction, c’est bien au travers de mouvements religieux et non par la sécularisation, que s’effectuent les transformations religieuses contemporaines.
C’est ce que souligne aujourd’hui le principal penseur de la modernisation religieuse et de la sécularisation, le sociologue américain Peter Berger. Il déclare urbi et orbi qu’il s’est trompé et fourvoyé pendant le plus clair de ses années de recherches en pensant que les religions étaient entrées dans un irrémédiable déclin. Il estime au contraire dans ses écrits récents que « l’idée selon laquelle nous vivons dans un monde sécularisé est fausse. Le monde d’aujourd’hui, à quelques exceptions près, est aussi furieusement religieux qu’il ne l’a jamais été. Il l’est même davantage dans certains endroits ». En effet, dans les vingt dernières années, on a constaté pêle-mêle une radicalisation politico-religieuse dans l’espace islamique, l’expansion du protestantisme en Amérique latine, le développement de nouveaux mouvements religieux dans les pays occidentaux.
Le constat commun est aujourd’hui que depuis trente ans nous sommes entrés au plan mondial dans une phase religieuse nouvelle. Si les explications et scénarios sont très différenciés selon les régions ou les phénomènes observés, tout le monde est d’accord : on assiste à la transformation de l’appartenance et des pratiques religieuses partout dans le monde et plus particulièrement à des recompositions religieuses partout dans le monde et plus particulièrement à des recompositions religieuses liées à la globalisation des réseaux culturels et religieux. Le déclin de la religion instituée, si net en Europe occidentale, ne l’est pas ailleurs. Ces constats européens ne sont pas vérifiés par exemple en Amérique latine où l’on n’assiste pas à la baisse des pratiques religieuses, mais à la mise en place d’un champ religieux concurrentiel. Dans ce continent, le pentecôtisme protestant d’inspiration nord-américaine est aujourd’hui le principal vecteur d’une réaffirmation du religieux et il a conquis de l’ordre de 20 % des populations de la caraïbe et de l’Amérique centrale. Ce mouvement d’affirmation d’une religiosité émotionnelle (prêches vibrants du pasteur, manifestations d’enthousiasme des fidèles durant des offices longs et orchestrés comme des spectacles) passe de plus en plus par la mise en place de communautés autonomes et d’Églises nouvelles qui essaiment au gré des diasporas, des immigrations et conquièrent de nouvelles aires géographiques.
t phénomène de diffusion concurrentielle d’une religiosité communautaire et emotionnelle, dans le contexte particulier de l’Amérique latine, doit être rapproché du processus absolument universel de transformation des religions en systèmes symboliques que des petites communautés et des individus se réapproprient de manière singulière, le plus souvent en l’absence de structures hiérarchiques contraignantes. Mises au défi, les grandes traditions de religion du salut, issues de la période antique (christianisme, judaïsme, islam, bouddhisme, hindouisme) ne sont pas toutes « équipées » de la même manière pour y répondre. Si le protestantisme émotionnel américain est particulièrement adapté aux situations contemporaines, le catholicisme s’est transformé. Il n’est pas en teste dans une plasticité capable de séduire au-delà de ses espaces traditionnels : près de 70 millions de Chinois seraient aujourd’hui chrétiens et principalement catholiques. L’islam, pour des raisons historiques, joue souvent un rôle identiaire et politique, similaire à celui qu’a joué l’Église catholique durant les deux siècles écoulés en réaction à la modernité. Il est en ce cas accompagné par la chrétienté orthodoxe et spécialement russe qui s’est repliée sur une tradition prémervée. Cette situation répond à la nécessité de définir une identité russe depuis la chute du communisme. Mais ni la religion orthodoxe ni l’islam ne sauraient étre réduits à ces dimensions. Rien ne laisse penser par exemple que la religion du Coran ne puisse s’adapter aux espaces religieux concurrentiels des sociétés actuelles. Il y a suffisamment de richesse dans les pratiques réelles de l’Islam pour fournir aux croyants le répertoire d’une religion individualisée et adaptée à la modernité. D’ailleurs, par maints aspects, les exemples de l’Europe et des Etats-Unis montrent la capacité de l’islam à se diffuser et à prospérer dans des espacesoù il est minoritaire.
On assiste de manière explicite aujourd’hui à une prise de distance des chercheurs face aux conséquences supposées de la fin des institutions religieuses… que l’on ne constate qu’en Europe. Partout la religiosité demeure et les croyances se recomposent. Partout et comme toujours, la religion est à la fois une aspiration individuelle et une construction symbolique fournissant un lien aux communautés humaines. Elle est aussi, comme le montrent les anthropologues, historiens et politistes, une ressource identitaire, culturelle et politique dont les individus et les groupes se servent pour accompagner, justifier ou permettre leurs actions. Que l’on songe simplement au rôle des religions dans la décomposition de l’ex-Yougoslavie, dans les conflits du Proche-Orient ou au rôle politique du pentecôtisme en Amérique latine. Les débats académiques sur la place et le devenir de la religion dans la période contemporaine font des constats tout à fait importants, mais n’aboutissent pas à des conclusions bien assurées : « Face aux changements religieux actuels dans les pays occidentaux, les sciences sociales sont partagées entre les théories de la sécularisation et celles de la recomposition ». Dans les années 1960-1970, les théories de la sécularisation tenaient le haut du pavé. Mais les évolutions religieuses contemporaines sont contradictoires. Le sociologue s’interroge, « on ne sait plus à quel saint se vouer » pour ainsi dire ! En fin de compte, la religion et le religieux sont-ils en déclin ou en recomposition ? Il estime que pour l’aire occidentale, la sécularisation reste une tendance lourde. Le christianisme saura s’adapter et, même si les religions non-chrétiennes s’implantent durablement, elles resteront pour l’essentiel circonscrites au milieu d’immigration « même dans le cas du bouddhisme en dépit de son succès d’estime ». Il est vrai, reconnait-il, que l’on connait mal l’influence réelle de ces nouveaux mouvements religieux et spirituels qui fleurissent dans la situation actuelle.
JEAN-CLAUDE RUANO-BORBALAN,
« La Religion recomposée », La religion, un enjeu pour les sociétés,
Hors série Sciences Humaines, 2003.
1. Résumé (7 POINTS)
Résumez en 220 mots le texte ci-dessous de Jean-Claude Ruano-Borbalan « La religion recomposée », en vous attachant à mettre en valeur les idées principales et le déroulement de l’argumentaire de l’auteur.
Portez en fin de copie le nombre de mots utilisés (une marge de 10% en plus ou en moins est admise).
2.Vocabulaire (4 POINTS)
Définissez les mots suivants, soulignés dans le texte : irrémédiable — déclin — religiosité — influence
3. Discussion (9 POINTS)
Que pensez-vous de l’affirmation du sociologue P. Berger, cité dans le texte : « Le monde d’aujourd’hui, à quelques exceptions près, est aussi furieusement religieux qu’il ne l’a jamais été. Il l’est même davantage dans certains endroits ».
Argumentez et illustrez votre propos en deux pages maximum.
Durée totale de l’épreuve : 3 heures
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