Paris ISRP 2005

Annales Psychomotricien : Paris 2005 (I.S.R.P)

Epreuve de Français : 2 heures

Bonheurs

La critique constructive, l’admiration, l’approbation, ce qu’on pourrait appeler la chaleur dans les échanges, sont autant des faits de civilisation que des traits de caractère. Or notre civilisation individualiste, en fondant le bonheur collectif sur l’égoïsme des individus, et la richesse générale sur la concurrence des intérêts particuliers, n’a guère favorisé cette ouverture. Chacun vit séparé, méfiant, conscient de ses droits, cloîtré dans son privé, et considère le voisin comme un étranger, peut-être un concurrent, voire un adversaire. La loi du marché, en se généralisant, rend la société de moins en moins conviviale. Situation peu propice ! Il était peut-être possible jadis de s’enfermer dans un bonheur clos, dans un petit monde abrité, étroit mais confortable. De nos jours, aucun abri n’est à l’épreuve des tumultes extérieurs et l’isolement ne fait qu’accroître l’angoisse. Clos sur eux-mêmes par l’esprit du système et l’exemple des autres, les individus peuvent moins que jamais se défendre contre les agressions. Pour être heureux faut-il donc être dur, aveugle, fermé aux autres, toujours occupé à dominer, à se défendre, uniquement soucieux de ses intérêts ?

C’est exactement le contraire qui est vrai ! Il faut s’ouvrir. Or s’ouvrir a toujours demandé un effort, et cet effort, dans l’ambiance individualiste qui est la nôtre, est plus coûteux que jamais : le principe biologique d’économie d’énergie nous pousserait plutôt à rester dans nos abris. Seule une exigence d’amplitude peut nous attirer au-dehors : le désir de déploiement et d’épanouissement.S’ouvrir, c’est d’abord assouplir son rythme d’existence, le dérationaliser, le démécaniser, y semer des pauses, lever les yeux, regarder autour de soi et se rendre présent à ce qui se passe. Présence à ce qu’apporte le hasard, mais aussi présence aux autres. L’ouverture est sans limite; on sait que, dans l’amour et les sacrifices qu’il implique, elle abat toutes les barrières et peut aller jusqu’à l’oblation. Mais, sans aller si loin, il est clair que dans le quotidien, l’ouverture est un signe de vitalité. C’est par elle que passe le bonheur.

Une jachère est un terrain qu’on laisse se reposer un ou deux ans avant de le remettre en culture. Coutume disparue : les engrais artificiels permettent désormais une exploitation ininterrompue. Signe des temps, car nous aussi, nous n’arrêtons pas. Notre existence est compacte, organisée dans le détail, sans temps vides. On bouche les moindres fissures avec le sport, la télé, le journal. Nous ne savons plus flâner; perdre du temps nous semble immoral, car le temps c’est de l’argent. Certains psychologues ont appelé jachères ces précieux moments perdus, espaces vierges, espaces de jeux ouverts à l’imprévu, à l’incertain, à la fantaisie, espaces de promenades sans but, de rêveries sans objet. Alors le bloc dense que formait notre existence se délite ; nous cessons de nous confondre avec ce que nous faisons, de coïncider avec notre vie professionnelle ou familiale. Nous prenons des vacances, nous cueillons des fleurs au bord du chemin, nous lâchons, l’espace d’un instant, le fil qui nous tire en avant. A quoi servent ces interruptions ? Que gagne-t-on à perdre son temps ? On y gagne beaucoup puisqu’on sort de la pauvreté et qu’on entre dans le luxe ! Comprenons que le temps consacré au nécessaire, à l’utile est un temps dont nous nous privons; nous n’avons comme temps à nous que celui que nous mettons en jachère. Un robot n’a pas de temps à soi; il n’en a pas besoin. Mais nous avons organiquement besoin de ces jachères pour y déployer nos rêves, nos désirs toujours insatisfaits, nos projets et nos souvenirs : il s’agit de nous ouvrir à nous-mêmes ! C’est le moment de la poésie, de l’art, de la musique, de la contemplation et d’une certaine créativité non professionnelle : le moment où l’on accepte de s’écouter et, à travers cette écoute, d’entendre l’appel au dépassement. Plus loin encore, on approche d’une zone de silence : plus de souvenirs, plus de projets, plus rien que le sentiment d’exister, le plaisir d’exister, l’existence pure. Ces moments perdus sont-ils vraiment un luxe ? Ou plutôt; ne sont-ils pas plus nécessaires que les autres, ceux qui passent pour utiles ? Ce sont des moments où l’on se concentre au lieu de se disperser; l’action n’y perd rien puisqu’on y revient ensuite avec des forces neuves, comme des terres laissées en jachère on tire de belles moissons.

Les moines de tous les pays et de toutes les religions ont cherché de cette façon à équilibrer une alternance d’action et de recueillement où l’on se met en état de disponibilité dans la solitude et le silence. C’était pour eux la condition de la vie parfaite. Interrompre le tourbillon des soucis, la boulimie qui force à occuper le moindre créneau, se rendre, au contraire, poreux à ce qui s’offre, voire à l’absence même de perceptions et d’idées, au pur silence… Un autre tourbillon surgit alors, beaucoup plus lent, plus secret, qui creuse son chemin dans notre être et met au jour des niveaux refoulés, dont nous ne savions rien. Régression ? Retour à des fantasmes infantiles ? Pourquoi pas ? Ces régressions nous mettent en contact avec le germe qui fait croître; avec la sève qui irrigue.

Jean Onimus, Bonheurs, bonheur , Ed. Insep, 1998

Questions :

1. Vous résumerez ce texte en 155 mots (+ ou – 10%) ( 15 points )

2. Vous expliquerez les mots ou expressions suivants : une exigence d’amplitude (1 point), notre existence se délite (1 point), l’oblation (1 point), mettre en jachère (1 point), régression (1 point)

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