ES-AS-EJE Languedoc-Roussillon 2008

Annales ES- EJE- AS : Languedoc-Roussillon 2008

Epreuve d’admission

La rumeur : une forme de régulation sociale

Notre obsession pour la culture populaire reflète un intérêt marqué pour ce que font les autres ; et cet intérêt est un effet secondaire de notre psychologie, qui au cours de la Préhistoire a évolué pour assurer le succès social de nos ancêtres. Serions-nous câblés pour les bruits de couloir ?

Il n’y a seulement une dizaine d’années que les psychologues s’intéressent à la rumeur, en partie parce qu’il est difficile de la définir. La plupart des chercheurs s’accordent à dire qu’il s’agit d’une pratique qui implique de parler de personnes qui ne sont pas présentes et que ces conversations se déroulent dans une atmosphère détendue, informelle et divertissante. Qui plus est, la conversation concerne des informations sur lesquelles nous pouvons porter un jugement moral. Les bruits de couloir semblent essentiellement être les mêmes partout ; le commérage entre collègues de travail n’est pas qualitativement différent du potin entre amis en dehors du travail.

Tout le monde semble détester l’idée du commérage, pourtant, il est exceptionnel de rencontrer quelqu’un qui soit capable de s’éloigner lorsqu’il entend une histoire croustillante concernant une connaissance. Et nous savons tous très bien à quel point il est difficile de garder secrètes de telles informations !

Pourquoi l’information privée sur les autres représente-t-elle un attrait aussi irrésistible ? Le psychologue Robin Dunbar, de l’Université de Liverpool en Angleterre, suggère que le potin ets un mécanisme permettant de créer des liens dans un groupe social, l’équivalent humain du toilettage mutuel que l’on observe dans certains groupes de primates. Selon Sarah Wert, à l’Université du Colorado à Boulder, et Peter Salovey, de l’Université Yale, aux Etats-Unis, le cancan est l’un des meilleurs outils que nous possédions pour nous comparer socialement. La question fondamentale reste néanmoins de savoir comment les commérages en sont arrivés à remplir ces fonctions ?

Lorsque les psychologues de l’évolution détectent un caractère partagé entre personnes d’époques, de cultures et d’âges différents, ils soupçonnent qu’il s’agit d’un aspect essentiel de la nature humaine, devenu une partie de notre identité, au cours de notre Préhistoire. Diverses adaptations évolutionnistes nous ont permis non seulement de survivre, mais aussi de prospérer dans notre environnement préhistorique.

Ainsi, être attiré par des lieux qui procurent des ressources alimentaires et fournissent de l’énergie, ainsi que des compagnons qui semblent capables d’élever des enfants en bonne santé regroupe des traits avantageux que l’évolution a sélectionnés. En quoi, un intérêt pour les cancans relèverait-il d’un même processus évolutionniste ? Pourquoi les rumeurs auraient-elles présenté un avantage dans notre environnement social ancestral ?

Pour autant que les scientifiques le sachent, nos ancêtres préhistoriques ont vécu en groupes relativement petits, dans lesquels tout le monde connaissait tout le monde personnellement et depuis toujours. Les étrangers étaient probablement un phénomène rare et temporaire. Nos ancêtres des cavernes devaient coopérer avec les membres du groupe pour résister aux groupes extérieurs mais ils devaient également avoir conscience que ces mêmes membres du groupe étaient leurs principaux compétiteurs quand il s’agissait de partager des ressources limitées. Dans ces conditions, nos ancêtres ont dû affronter plusieurs problèmes adaptatifs tels que mémoriser qui était un partenaire fiable et qui était un tricheur, savoir qui serait un partenaire reproductif valable et élaborer des stratégies pour gérer avec succès les amitiés, les alliances et relations de famille.

L’intelligence sociale requise pour réussir dans cet environnement exigeait que chacun soit capable de prédire et d’influencer le comportement des autres. Dès lors, comme il devenait intéressant de connaître les relations privées des autres, cette capacité a été favorisée par la sélection naturelle.

L’aspect le plus désagréable des potins est qu’ils représentent souvent une stratégie utilisée par des individus pour promouvoir leur propre réputation et leurs intérêts aux dépens d’autrui. Ce côté désagréable du ragot éclipse souvent un fonctionnement plus anodin. Après tout, partager une rumeur avec quelqu’un est un signe de confiance :cela signale qu’on pense que cette personne n’utilisera pas cette information sensible pour nous nuire. Les secrets partagés sont une façon de lier des individus. Un individu qui n’est pas inclus dans un potin de bureau est marginalisé : on considère qu’on ne peut pas lui faire confiance ou qu’il n’est pas bien intégré au groupe.

De nombreuses données ont mis en évidence que, lorsqu’elle est contrôlée, une rumeur peut être une force positive pour un groupe. En 2004, Roy Baumeister et ses collègues, de l’Université d’Etat de Floride, ont montré qu’une rumeur sert à transmettre les règles orales des groupes sociaux, parce qu’elle rappelle à chacun les normes et les valeurs du groupe ; elle peut dissuader contre les tentations de s’éloigner de ces normes et représente un moyen de punir ceux qui transgressent les règles. Les potins sont des outils efficaces pour transmettre les informations que l’on a (ou que l’on croit avoir) sur autrui, et se révèlent particulièrement utiles pour contrôler les « resquilleurs » qui pourraient être tentés de violer la norme du groupe en prenant davantage au groupe qu’ils ne lui donnent. Dans les groupes, les individus qui ont transgressé les attentes sur le partage des ressources ou qui ont manqué à leurs responsabilités deviennent les cibles préférées des cancans et ils sont exclus du groupe. Cette pression sociale peut les faire évoluer. Diverses études anthropologiques de groupes de chasseurs-cueilleurs ont confirmé l’existence d’une telle fonction de contrôle social.

Le commérage est donc plus compliqué et socialement plus important qu’il n’y paraît. Ceux qui se préoccupent de la question souhaitent généralement diminuer sa fréquence pour tenter d’éviter les effets incontestablement négatifs qu’il produit souvent dans les réseaux sociaux. Cependant, cette tendance néglige le fait que le potin contribue au bon fonctionnement du groupe. Peut-être serait-il productif de penser le potin en termes d’habilité sociale plutôt que de défaut. Celui qui refuse d’entretenir les rumeurs au travail ou dans les divers réseaux de la vie sociale risque de se retrouver assez vite socialement exclu. Au contraire, celui qui jacasse en permanence à propos de tout ce qu’il entend avec tous ceux qui veulent bien l’écouter aura rapidement une solide réputation de cancanier auquel on ne peut pas faire confiance. Un « bon » commérage consiste à être un équipier fiable, à partager les informations essentielles avec les autres pour n’être pas perçu comme servant ses intérêts propres, et à se taire quand il le faut.

D’après un texte de Franck McAndrew, professeur de psychologie au Knox College, à Galesburg, aux Etats-Unis

Cerveau et Psycho N°30- novembre-décembre2008

Vous disposerez de 2h45 pour réaliser les épreuves :
Faire le résumé de texte et répondre aux questions de réflexion sur l’actualité.
Pour ces deux épreuves : il sera tenu compte du style et de l’orthographe

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