Concours d’ Éducateur spécialisé de la région Centre ; session de 2005. Epreuve de français

Concours d’ Éducateur spécialisé de la région Centre ; session de 2005.

Épreuve de dissertation.
Durée : 2 heures 50.

” Un cadeau, c’est ce que l’on offre à quelqu’un en espérant que cela lui fera plaisir ! Mais les vrais cadeaux, et ils sont rares, se font sans attendre de reconnaissance en retour”, écrit Etienne Jalenques. On est en droit de se demander s’il existe un altruisme intégral, car selon lui, très souvent, lorsque nous offrons, c’est que nous espérons un gain personnel. ”
Quel est votre point de vue sur ce sujet ?

Épreuve sur texte.
Durée : 4 heures.

De l’autorité à la négociation.
Dans les discours actuels, les parents sont coupables. Ils présentent selon certains “un défaut de maîtrise sur leurs enfants, une impuissance à réaliser l’acte éducatif autant qu’une démission à l’élaborer…Aux adolescents violents, c’est-à-dire désespérés, font face des parents silencieux, parce que brisés et désemparés. L’autorité familiale est donc en berne et les enfants de ce fait bernés.” Rien d’étonnant donc à l’augmentation des incivilités chez les jeunes, voire à leur incapacité de profiter pleinement des savoirs dispensés à l’école. “Invités à citer les principales raisons pour lesquelles certains enfants ne savent pas lire, à l’entrée en sixième, les instituteurs (…) citent à 70 % la responsabilité des familles et les problèmes socio-économiques (…), mais aussi à 25% la démission des familles…”

Inutile donc de chercher plus loin, tout est de la faute des parents et non des autres structures de socialisation de l’enfant. Les causes sont d’autant plus simples à trouver que la famille a connu de grandes modifications. Sont dénoncées l’augmentation des divorces, la monoparentalité, la non-communication entre générations, la perte de repères et valeurs, la fragilisation ou l’absence des pères, l’individualisation…Notre époque serait confrontée à une crise sans précédent de l’autorité qui nécessiterait des réactions urgentes comme la réactivation de l’article 227-17 du Code pénal, la suppression des allocations familiales…

Mais cette crise de l’autorité et cette dénonciation des incompétences familiales sont-elles nouvelles ? “En Angleterre, en 1816, une commission d’enquête sur les causes de l’accroissement de la délinquance dénonçait déjà “la conduite indigne des parents”. Quelques décennies plus tard sous le Second Empire, le préfet de police de Paris prenait une ordonnance concernant la surveillance des enfants par leur famille. ” Il accusait les parents de “négligence” et les menaçait de sanctions-amendes et prison selon l’article 1384 du code napoléonien. Près de deux siècles plus tard, les accusés sont les mêmes, comme les réponses politiques. A cet égard, la politique sécuritaire n’innove pas sur un problème spécifique de notre époque, comme on veut nous le faire croire.
De l’autorité aujourd’hui, il n’existe donc qu’une lecture en creux, son absence est soulignée et seuls les parents sont dénoncés comme responsables d’une montée de la violence qui résulterait de leur faillite. Cette constance dans l’accusation est surprenante, car les parents ne sont pas les seuls à socialiser l’enfant. Très tôt, des relais existent, crèches, haltes, écoles, où un enfant sur trois est scolarisé dès 2 ans et la quasi-totalité des enfants à 3 ans. Ces structures n’auraient-elles aucune responsabilité à partager ? La question de l’autorité déborde pourtant le champ de la famille, interroge la société entière et le rapport que nous entretenons avec l’enfant.

Partons de l’hypothèse que “l’autorité c’est moins la qualité d’un homme qu’une relation entre deux êtres” et, pour rompre avec une lecture jetant l’anathème sur les parents, centrons-nous sur la figure de l’enfant et sur sa relation avec le couple parental.

Remontons quelques siècles en arrière, à l’époque bénie pour certains où un ordre ne se discutait pas, où l’enfant était soumis à un pouvoir devant lequel il devait s’incliner, par crainte ou respect. L’autorité est en effet, dans son sens premier – du latin auctoritas – , le “pouvoir d’imposer l’obéissance” (1174), “la force de ce qui est jugé ou décidé” (XIIIème siècle). Puis, le terme désignera au XVème siècle la considération dont jouit une personne qui fait référence et en impose parce qu’elle sert de modèle. Dans cette conception de l’autorité, la relation est hiérarchisée, du détenteur de pouvoir à celui qui le subit ; l’autorité est sans partage et ne se conteste pas. Ce qui autorise cette logique est la légitimité conférée au détenteur de l’autorité – père, enseignant, prêtre… – , mais elle dépend aussi de celui sur lequel s’exerce cette autorité.

Or, si l’on a envisagé à un moment donné de dresser l’enfant, de le modeler, c’est qu’on estimait qu’il n’était qu’une glaise malléable. Cette image remonte à l’Antiquité et à Hippocrate pour qui l’enfant était un mélange d’éléments humides et chauds. “En conséquence de cette représentation de l’enfant comme matière informe, on va estimer que la petite enfance est précisément le seul moment où l’on peut donner une forme à l’individu, puisque devenant sec et froid-en vieillissant- il n’est ensuite plus aussi aisément malléable et réceptif à un travail de structuration”. Cette conception va donner lieu à des pratiques spécifiques et asseoir une autorité quasi absolue et légitime. L’enfant est aimé, mais il est d’abord l’infans, “celui qui ne parle pas et à qui on ne demande pas son avis”. Il est perçu “comme un jeune plant qu’il faut sans cesse tailler et guider dans sa croissance et qui a besoin de tuteurs rigides.”

Dans Enfances d’ailleurs, d’hier et d’aujourd’hui, les auteurs rappellent quelques pratiques du XVIème siècle : “le façonnage corporel commençait très tôt ,dès la naissance, (…) il s’agissait de préparer les enfants à leurs futurs rôles”, de leur inculquer une rectitude du corps allant de pair avec la rectitude morale. Les mauvaises attitudes physiques constituaient des risques de lordose, scoliose, etc. mais signaient surtout une mauvaise tenue morale.
Une autre représentation de la jeunesse avait aussi cours, celle de la jeunesse folie, de la jeunesse déraison. Pour Platon, “de tous les animaux c’est l’enfant qui est le plus difficile à manier ; par l’excellence même de cette source de pensée qui est en lui encore indisciplinée, c’est une bête rusée, la plus insolente de toutes, aussi doit-on la lier de multiples brides”.

Pâte molle ou animal sauvage, il fallait mater l’enfant, et l’histoire montre que l’autorité a souvent été associée à des moyens extérieurs de coercition, preuve qu’elle n’allait pas de soi, et que les récalcitrants ont toujours existé. Lorsque l’enfant transgresse les règles, on le punit “pour son bien” ; châtiments corporels et privations font partie du quotidien sans que l’on s’en offusque. Simplement, dès le début du XXème siècle, la brutalité éducative n’est plus qu’occasionnelle. Le maître ne se sert, par exemple, de la baguette ou du fouet que pour corriger le cancre ou la forte tête. Alors, l’autorité du maître n’est pas ou peu contestée, et l’idée ne viendrait à personne de porter plainte pour abus de pouvoir. Cette autorité-là est proche de celle de la conception wéberienne, reposant sur un pouvoir et une légitimité. Le pouvoir se concrétise dans la capacité de déterminer le comportement de l’enfant ; la légitimité est le fait que l’enfant trouve ce pouvoir fondé et s’y plie dans la majorité des cas.

Dans les années 1945-1960 s’amorcent des changements déterminants dans les conceptions de l’enfance. La Seconde Guerre mondiale, son cortège de décès et la chute de la natalité, réorientent le regard sur l’enfant. Des auteurs comme Spitz ou Ainsworth dessinent une nouvelle image de l’enfance : ils montrent que les enfants ont une vie psychique, affective, qu’ils peuvent souffrir de la solitude, se déprimer à bas bruit, qu’ils éprouvent des émotions et des formes d’attachement privilégiées. Il n’est plus possible de considérer l’enfant comme une pâte à modeler ; il est identifié à un “autre moi-même”, différent parce que vulnérable mais semblable et donc susceptible d’acquérir des droits. De plus en plus, “l’enfant des sociétés modernes se signale par son appartenance virtuelle à la communauté des égaux”.

La reconnaissance de ces besoins reflète le changement de perception des adultes qui entraîne de nouvelles conceptions théoriques et éducatives. C’est Françoise Dolto qui renouvellera le plus l’approche éducative de la petite enfance, se basant sur la prééminence du langage : “Pour Dolto, il s’agit d’établir avec l’enfant un dialogue singulier, et de montrer que ce dialogue peut être établi par tous, à condition “de parler vrai” ” . L’éducation, selon elle, tourne le dos à toute idée de dressage ou de contrainte. En témoigne, en 1977, sa réponse à l’interrogation d’une mère en difficulté avec son enfant sur les heures de coucher : “Ce n’est pas bien d’aller au lit quand on n’a pas sommeil. L’important pour les parents c’est d’avoir la paix à partir d’une certaine heure(…) il faut dire ” eh bien maintenant c’est l’heure de nous laisser tranquilles…Va dans ta chambre, et tu te coucheras quand tu auras sommeil ! ” (…) L’enfant se couchera, non parce qu’on l’y oblige, mais parce qu’il a sommeil… Les rythmes de la vie, il faut que l’enfant les apprenne de lui-même. Si c’est la mère qui commande et décide de tout, (…) il n’aura plus de corps à lui : son corps appartiendra à l’adulte.”
Le message adressé aux parents est fort : le dialogue prend le relais de l’autorité qui change par là de forme. La famille n’impose plus mais dialogue et transige, admet le droit de tout individu à être considéré comme une personne. La notion de respect ne se décline plus verticalement comme le pensait Durkheim, mais horizontalement, tous les individus d’une famille pouvant y accéder sans hiérarchie.
(*)
Tout ceci montre comment nous sommes passés de l’idée d’un enfant malléable à celle d’un enfant sujet titulaire de droits. L’éducation, attentive à la personnalité de l’enfant, triomphe. Bruno Bettelheim s’en fait le porte-parole : “Les parents doivent se débarrasser de l’idée qu’il existe des méthodes éprouvées capables de donner des résultats prévisibles(…). Tout ce qu’ils font avec et pour leur enfant doit tenir compte de la situation particulière et de la relation qu’ils désirent établir avec lui…Élever des enfants est une entreprise créative, un art plutôt qu’une science”.
De l’éducation faite de préceptes et de normes, nous sommes passés à une éducation œuvre d’art. Mais tous les parents seront-ils des artistes ? Beaucoup ont aujourd’hui peur de ne pas être inspirés…et cette peur, qui prend souvent le visage de la culpabilité, est renforce par l’opprobre jeté sur des parents dits démissionnaires, irresponsables…Ce reproche est certainement déroutant pour de nombreux parents qui ont, somme toute, bien intériorisé les normes éducatives proposées par les experts ces dernières décennies. On leur a vanté les bienfaits d’une communication compréhensive avec l’enfant, de la prise en compte de ses besoins, de ses émotions…et ils ont appliqué ces préceptes.
Nous sommes passés d’une “autorité imposée” à une “autorité négociée”, comme en témoigne un sondage : à la question “comment faites-vous avec votre enfant, en matière d’autorité ? “, 58 % des parents disent dire à leur enfant ce qu’il doit faire après en avoir discuté avec lui, 35 % le conseillent mais le laisse agir comme il le veut, 5 % lui imposent la solution, 1% le laissent agir sans conseil. Si démission il y a, elle est dans ce 1 %, et l’autorité absolue ne fait plus recette : 5 %. Ces réponses confortent les analyses de François de Singly : l’autorité est désormais négociée, il s’agit de convaincre et non d’imposer. Et, dans ce nouveau partenariat, 20 % des parents se diront en difficulté, n’arrivant plus ni à convaincre ni à imposer.

Serions-nous allés trop loin dans la métamorphose des rapports parents/ enfants ? Pour certains, la réponse est oui et la tentation de revenir à une éducation coercitive est toujours présente. En Grande-Bretagne, par exemple, sur 660 personnes interrogées par le Sunday Telegraph, 68 % souhaitaient un retour des châtiments corporels à l’école et autoriseraient que leur enfant y soit soumis. N’est-ce pas l’expression d’une défaite, l’autorité “excluant l’usage de moyens extérieurs de coercition. Là où la force est employée, l’autorité (…) a échoué” ?

La médiatisation des incivilités alimente la demande d’une réponse sécuritaire. Dans ce mouvement, les pères sont fortement mis en cause, dits démissionnaires. Mais sont-ils si absents de la scène parentale ? Si je n’ai pas à en juger, je note que de 1968 à 1990, on a discrédité les arguments d’autorité et qu’aujourd’hui on redemande aux parents d’indiquer des interdits, de faire preuve de sévérité. Ce souhait des politiques est exprimé au moment où les hommes et les femmes classent en septième position, dans la hiérarchie des qualités du père, “le sens de l’autorité”, bien après la tolérance ou la capacité d’écoute – sondage de 1994. Et ce qui fait “le plus plaisir” aux parents, c’est “que leur enfant réussisse à l’école” – 48 %- , “qu’il se confie aux parents” – 41 % – , bien avant “qu’il obéisse” – 8 %- classé en dernière position.
D’où ce paradoxe : quand les parents ont intériorisé un modèle qui leur a été proposé, croyant enfin bien faire, la critique n’est pas loin…car entre-temps le discours a changé.

L’inquiétude des parents est massive ; ils ont peur de se tromper, d’autant qu’on leur a dit longtemps que “tout se jouait avant 6 ans”. Rien d ‘étonnant à ce que la perplexité gagne et s’exprime par la recherche frénétique de conseils de professionnels ou d’ouvrages de vulgarisation…qui diffusent des savoirs contradictoires, des représentations divergentes de l’enfance et de l’éducation, comme en témoigne l’exemple suivant. L’adolescence est une période complexe pour le jeune comme pour les parents. L’adolescent agresse souvent ses parents sur les problèmes d’autorité, de valeurs, de modèles. Quand ses engouements posent un problème, les parents doivent-ils intervenir dans ses goûts et son univers ? Pour Alain Braconnier, psychanalyste, “l’enfant a besoin de s’identifier à travers un personnage connu, l’idole véhicule les fantasmes de l’adolescent…et cela prouve une bonne santé mentale”. Pour Béatrice Copper-Royer, psychologue clinicienne, l’attrait pour l’idole “peut engendrer pour l’enfant une perte de confiance”. Les conseils divergent alors : pour le premier auteur, “les parents peuvent évoquer avec humour l’idole de leur enfant”, pour le second, “il ne faut pas entrer dans le jeu de l’enfant. Et surtout garder un œil attentif pour bien suivre la tournure que prennent les choses”. D’un côté, amusement, banalisation, voire complicité ; de l’autre, vigilance, méfiance, au mieux distance critique. Quel savoir le parent doit-il intégrer ? Et quelles pratiques doit-il adopter ? Éteindre autoritairement la télévision, imposer un choix, laisser l’enfant aimer à sa guise ses idoles, négocier des durées d’écoute ? Devant la dispersion des avis, le risque est grand de voir les parents changer la règle selon leur état de fatigue, selon les conseils donnés par tel ou tel.

Les savoirs sur l’enfance sont protéiformes. Plus rien n’est simple, nous sommes dans un temps de remise en cause des savoirs, donc de redéfinition de la parentalité et de l’éducation…Ce recadrage n’est pas sans incidences sur les fondements de l’autorité…

C. SELLENET ; Professeur des universités en sciences de l’éducation chercheuse au CREF (Centre de Recherches Education et Formation, Paris X – Nanterre ) , Le Journal des Professionnels de l’Enfance, mai-juin 2003.

Commentaire composé ( 20 points) :
1. En vous rapportant au texte, du début jusqu’au symbole (*), vous mettrez en évidence synthétiquement les différentes étapes historiques caractérisant les relations parents / enfants selon les époques et les représentations correspondantes de la place de ce dernier. (2 à 3 pages maximum )
2. En vous rapportant au texte, du symbole (*) jusqu’à la fin, vous montrerez comment l’auteur étaye, par son développement, la phrase : “Élever des enfants est une entreprise créative, un art plutôt qu’une science”. (2 à 3 pages maximum)

Réflexion personnelle (20 points)
Que vous inspire cette réflexion d’un psychopédagogue adressée à des parents : “Obliger c’est aussi permettre à l’enfant de grandir ” ? (4 à 5 pages maximum)