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La civilisation urbaine.
La civilisation commence avec la construction de la première hutte, avec le labour du premier champ. Elle a besoin de fixité. Elle ne naît pas dans le camp volant du nomade qui plante sa tente où il veut et qui la plie le lendemain. Celui-ci est condamné à ne posséder que les biens meubles qu’il entasse à la hâte sur le dos de quelques bêtes. il s’en contente et, poussant devant soi son troupeau vers des prairies neuves, il part toujours sans rien abandonner.
Gengis Khan, qui hait la civilisation et qui, avant Rousseau, l’accuse de tous les maux, se montre conséquent avec lui-même quand il donne pour consigne à ses hordes la destruction des villes, afin de rendre par force l’humanité à ce vagabondage ancestral, qui seul, selon lui, la maintient saine et vigoureuse. Les cités furent les plus fortes. Elles retinrent les cavaliers mongols dans les palais corrupteurs qu’ils devaient abattre. L’irréversible histoire suivit son cours (…)
Aujourd’hui, plus que jamais, la civilisation est urbaine. Elle l’est jusqu’à l’asphyxie. dans les fourmilières où se pressent , se gênent, s’écrasent des multitudes accrues, l’homme finit par être privé de l’espace et de l’indépendance nécessaires à la moindre joie. Les aménagements qui rendent la vie plus pure, plus commode et plus agréable deviennent de plus en plus nombreux et complexes, c’est-à-dire moins sûrs, moins commodes et plus impérieux. Une panne d’ascenseur rend un gratte-ciel inutilisable. Une centrale électrique est-elle accidentée, c’est la catastrophe pour une métropole entière : paralysie, obscurité et affolement. Chesterton, depuis longtemps, a fait remarquer combien un canif est plus utile qu’un taille-crayon. Je ne vitupère pas le machinisme, n’étant pas de ceux qui, riches, expliquent aux pauvres que l’argent ne fait pas le bonheur. Je rappelle seulement que la civilisation industrielle entraîne avec elle ses inconvénients.
En même temps, l’éducation, la publicité, les divers moyens d’information et de persuasion dont disposent les pouvoirs pénètrent l’intimité même de l’individu, lui dictent ses raisonnements et ses goûts. Aussi risque-t-il de voir diminuer sans cesse la marge consentie à ses mouvements, à ses fantaisies, à ses ambitions et jusqu’à ses vertus. Le monde citadin est un monde mécanique. Des machines elles-mêmes construites en série produisent d’énormes quantités d’éléments interchangeables entre eux, au format et aux propriétés calculés d’avance pour s’adapter au calibre et à la formule d’éléments complémentaires pareillement débités pour satisfaire aux besoins du plus grand nombre possible d’usagers. A long terme, rien de variable qui ne doive d’abord avoir été normalisé ou qui ne le devienne obligatoirement : système des mesures, écartement des rails ou format des enveloppes.
Il y a là un péril insidieux pour le désir, pour l’idée et pour les réflexes mêmes de liberté. Ce n’est pas seulement la contrainte qui rend esclave, ce peut être le manque de place, d’envie, de choix et d’imagination.
Roger CAILLOIS.
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