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” Un enfant si je veux, quand je veux et comme je veux”. Ainsi définie, la maternité relève du choix et d’une décision mûrie ; elle se situe dans l’ordre du désir et de la raison, elle n’a rien à voir avec l’instinct qui tient de la pulsion, elle distingue fortement la femme, être pensant, de tout autre mammifère.
La formule est dans l’air du temps, mais née des rangs féministes, elle soulève scepticisme et ironie. Elle perturbe l’opinion courante qui affirme que les femmes sont faites pour être mères. Pour sortir des rangs féministes et accéder au statut d’idée reçue, il va lui falloir faire ses preuves et interroger ; d’abord le mot “instinct”. Qu’on le qualifie de biologique, naturel ou animal, l’instinct, inscrit dans les gènes, est partagé par l’ensemble d’une espèce. Fort de cette définition généralisatrice, il y eut des accusateurs, de tout temps, pour pointer du doigt “les mauvaises mères” et leur manque d’attention et de soins aux enfants, pire que les coups portés contre eux. Elles sont condamnées sans appel par la communauté villageoise et la justice qui se montrent pourtant indulgentes envers les mères infanticides auxquelles l’abandon du séducteur, la misère, l’ignorance, donnent des excuses. La “mauvaise mère”, elle, n’en a pas ; elle est un monstre puisqu’elle est dénuée d’instinct maternel, constitutif de l’être-femme.
Cette lecture des comportements ne remet donc pas en cause l’existence d’un instinct maternel. Mais, la forte présence des marâtres dans la littérature, qui plus est dans les romans d’inspiration autobiographique, les Mme Vingtras et autre Foloche (la mère de Jules Vallès et celle d’Hervé Bazin ), jette le trouble. Les statistiques l’amplifient par la mise en exergue du recours aux pratiques contraceptives dès le XVIIIème siècle. Utilisées d’abord par les hautes classes de la société, elles ne sont donc pas le résultat de la pauvreté qui obligerait des femmes à faire taire leur instinct maternel : ces femmes refusent la maternité et ses implications. En effet, l’instinct ne s’arrête pas à la pulsion procréatrice, il est censé animer la femme du génie maternel qui fait d’elle le nourrice, l’éducatrice, l’institutrice, l’infirmière, pour conduire l’enfant jusqu’à l’âge adulte, baigné dans l’amour maternel, instinctif donc. Pourtant,on se souvient des lamentos de mères qui , à travers les siècles, déplorent l’obligation de ces tâches, avouent leur désintérêt pour la fonction, se désespèrent d’avoir dû renoncer à leur vie d’antan sur l’autel de l’amour maternel ; on n’a pas oublié les voix célèbres ou anonymes qui sans toujours nier les “joies de la maternité” parlent de tant de sacrifices et d’oubli de soi, de celles qui déclarent ” je ne veux pas d’enfants”. Autant de mots incompatibles avec la définition d’un instinct : comment parler d’un instinct quand il ne concerne pas toutes les femmes, que les comportements féminins face à la maternité et à l’enfant varient selon les classes sociales, les milieux, les pays, les croyances ?
Ces constats invitent à interroger le passé car si l’amour maternel a une histoire, il ne peut être un instinct; La société affirmait déjà avant le XVIIIème siècle que la femme est faite pour êre mère et que ce devoir naturel et social contribue à la force de l’État, l’enfant n’était pas spontanément objet d’amour. Pour saint Augustin, l’enfant fait peur par sa définition théologique : il est entaché de péché, faible d’esprit et vicieux de caractère. Il n’existerait donc aucun sentiment spécifique de l’enfance. La forte maternité infantile sous l’Ancien Régime y contribue sans doute : ne pas s’attacher à un être en sursis permet de se protéger de la souffrance de sa mort. Il es résulte que les douleurs des mères en deuil ont tôt fait d’être qualifiées d’excessives. La majorité, par gêne ou par coutume, met son enfant en nourrice, à peine né, et l’abandon est fréquent . Peu donnent le sein, d’autant plus que l’Église rejette l’allaitement comme un acte voluptueux et la société des biens nés y voit un acte impudique et vulgaire. Au XVIIIème siècle, la mise en nourrice s’est généralisée à toute la société urbaine : les médecins ne la déplorent pas. Ils ne se préoccupent pas de l’enfance avant le XIXème siècle. Le désintérêt dominant des mères plaide donc contre l’existence d’un instinct maternel. En effet, si ce contrat ne signifie pas qu’il n’ y eut pas de mères aimantes, on ne peut généraliser leur comportement et parler d’instinct.
Puis vint donc Rousseau ; pédagogues, prêtres, médecins et moralistes lui emboîtent le pas et réclament maternité et soins, en écho aux exigences politiques d’alors. Les femmes sot priées d’être mères, de donner la mamelle, de renoncer à la mise en nourrice, d’éduquer leurs enfants et d e les aimer plus que tout. Pour faire admettre ce nouveau programme de vie, la maternité et les mères sont sublimées. On ne peut s’y tromper, cet artifice relève de la construction culturelle : en deux siècles, la majorité des femmes est passée del’indifférence au culte de l’enfant-roi pour lequel et par lequel elles vivent et dont la perte est irremplaçable. De plus, l’insistance à leur faire respecter le modèle de la bonne mère permet de penser que l’instinct maternel n’existe pas. Pourquoi applaudir les mères, les louer pour leur esprit de sacrifice, parler avec les catholiques de “mission providentielle” de la maternité, et de devoir social avec des laïcs, leur réclamer des preuves d’amour, les qualifier de saintes, si les femmes ne font que suivre leur instinct ? Pourquoi enfin éduquer les femmes à être de bonnes mères si , comme l’affirme encore en 1927 le philosophe Alain, “l’amour maternel est le seul amour qui soit pleinement de nature, parce que les deux êtres n’en font d’abord qu’un” ?
De ces contradictions, notre idée va faire son lit. Mais pour oser s’affirmer au XXème siècle, il lui faut encore surmonter le diktat de la psychanalyse.
Yannick RIPA ; Les femmes ; 2002.
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