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Dans toute l’histoire de l’esprit humain, l’étonnement a joué un rôle considérable et déployé de précieuses vertus. Non qu’il ait été suffisant ; mais il a été indispensable. C’est parce qu’un homme ou plusieurs, se sont étonnés de certaines absurdités ou improbabilités choquantes admises autour d’eux que des progrès ont été faits dans la connaissance de la réalité. Il faut, bien entendu, que l’étonnement devienne actif, qu’il n’ait pas honte de lui-même, qu’il ose demander des comptes. Et, s’il n’a pas à s’incliner devant des croyances traditionnelles, il n’a pas non plus à désarmer devant des théories neuves ou des hypothèses, pour la seule raison qu’elles sont neuves ou bouleversantes.
C’est ainsi qu’aux époques – dont les plus anciennes sont déjà très reculées – où fut avancée l’hypothèse de la rotondité de la Terre, il était très légitime de soulever l’objection des antipodes ; ou plus tard, quand on en vint au mouvement de la Terre sur elle-même et autour du soleil, de demander comment cette giration rapide pouvait se produire sans projeter dans l’espace tout le mobilier terrestre et même se faire sentir des êtres vivants qui y participent.
Ces étonnements, quand ils ne prenaient pas la forme d’interdictions dogmatiques ou de persécutions de la pensée libre, ne pouvaient guère que tourner au profit de la recherche et de la découverte. Ils signalaient des points obscurs ou des points faibles. Ils obligeaient les savants novateurs à justifier leurs assertions, à mieux les prouver.
Ce serait encore le cas à l’heure actuelle si à l’ancien préjugé contre la nouveauté n’avait pas succédé un préjugé aussi fort en sa faveur. S’étonner met en péril l’amour-propre : ” Pour quel imbécile, ou quel retardataire incurable ne vais-je pas me faire prendre ?” Cet amour-propre inhibant se développe en cercles concentriques autour du spécialiste intéressé. Les savants, d’une obédience toute voisine, trouveraient déjà de mauvais goût de jouer les importuns. Les gens éclairés, situés plus ou moins loin, ne se sentent pas qualifiés pour intervenir. Et leur avis, dans la mesure où ils ont l’occasion d’en indiquer un, ne peut-être que : ” Puisque tant de personnes éminenetes et bien mieux placées que moi ont l’air de trouver cela tout naturel, c’est que tout cela doit être naturel ; et que ma petite gêne tient à des habitudes de pensée surannées et vulgaires.”
Or l’étonnement dont nous parlons est une sorte d’émotion intellectuelle qui accompagne le fait de penser quelque chose avec force et plénitude. Même dans la vie quotidienne et devant les affirmations les moins abstruses, cette force et cette plénitude font souvent défaut chez l’homme moyen. Déclarez devant un certain nombre de personnes : “Le curseur Untel a fait l’autre jour le trajet de Lyon à Valence, à pied, en une heure cinquante-huit…”, vous serez surpris de voir combien peu de vos auditeurs protestent que c’est rigoureusement impossible. La plupart acceuillent votre affirmation distraitement, et ne se donnent pas la peine de la penser dans les termes et conditions de la réalité qu’ils connaissent. A plus forte raison, leur sens critique entre-t-il en sommeil dès que l’affirmation leur vient d’une autorité scientifique, s’exprimant ès qualités, et de plus noyant, comme il est de coutume, la crudité de son affirmation dans la sauce d’un jargon spécial(…)
L’étonnement actif et qui réclame des comptes a pratiquement disparu.
JULES ROMAINS ; Pour raison garder ; éditions Flammarion ; 1960
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