Concours Infirmier 2014. Ifsi Bretagne, Haute-Savoie, Drôme, Ardèche . Epreuve de Culture Générale.

Concours Infirmier 2014

Ifsi Bretagne, Haute-Savoie, Drôme, Ardèche

Épreuve de Culture Générale

Durée : 2 heures

De l’enfant roi à l’adulte tyran

Moi d’abord ! Ils sont de plus en plus nombreux à refuser sans remords les règles de la vie en collectivité. Qui sont donc ces mal élevés pour qui l’autre n’existe pas
Vous n’aurez aucun mal à les identifier : depuis celui qui vous marche sur les pieds dans le bus pour se jeter sur le siège libre jusqu’au malotru qui farfouille dans ses pop-corn au cinéma, en passant par le conducteur qui stationne en double file devant la boulangerie sans se soucier de la circulation… Tous ceux que le psychologue Didier Pieux nomme les « adultes tyrans ». Des personnalités centrées sur elles-mêmes, indifférentes ou presque à leur entourage, et dont le nombre serait en augmentation.

[…] Pour le psychologue, nous n’en sommes plus à quelques cas épars : «J’ai eu affaire, ces dernières années, à une augmentation des consultations d’hommes et de femmes victimes de ces personnalités tyranniques, mais aussi d’adultes tyrans ux-mêmes, traînés dans mon cabinet par leur conjoint ou leurs parents. » Ce qui l’a frappé, c’est l’absence d’empathie ou de compassion. « Leur comportement me fait tout à fait penser à celui de certains délinquants dont j’ai pu m’occuper : pas de remords, pas de culpabilité. Moi d’abord », constate-t-il.

[…] La psychosociologue Dominique Picard, qui travaille sur les codes sociaux depuis des années, nuance : « On ne peut pas savoir objectivement si l’incivilité augmente, mais on peut noter qu’elle est de plus en plus ressentie et mal vécue. » Si l’on se réfère à la montée des incivilités dans les transports en commun, une étude de la RATP publiée le 26 juin 2012 fait apparaître que 97 % des usagers ont été témoins ou victimes de gestes grossiers, au top desquels on trouve la conversation téléphonique à haute voix, le saut au-dessus des tourniquets, l’entrée en force dans la rame sans laisser descendre les autres voyageurs.

Comment expliquer le comportement -de ces adultes mal élevés ? Face à ces patients d’un nouveau genre, Didier Pieux a d’abord sondé leur enfance. « Ces mal embouchés avaient-ils été mal aimés, incompris, empêchés de s’exprimer dans leur enfance ? Pas du tout. Je n’ai constaté aucune carence affective, mais au contraire une survalorisation de leur personnalité. Tous ceux qui viennent en consultation parlent d’une nostalgie de l’enfance, moment où tout est possible, moment de la toute-puissance. La vie doit être plaisir et tout leur est dû. »

Pour lui, il faut chercher du côté du basculement de la génération élevée dans la rigidité du surmoi et de la puissance parentale – étudiés d’ailleurs par la phi­losophe et psychologue Alice Miller – jusqu’au milieu des années 1960. Leurs enfants, la génération de Mai 68 et des années 1970, sont devenus parents à leur tour, refusant les carcans de l’éducation subie, rêvant de donner à leur progé­niture ce dont ils avaient été privés : la liberté et l’épanouissement. Ils ont ainsi été surinvestis, surstimulés, adulés et devenus centre de l’attention familiale.

« Les parents, poursuit Didier Pieux, ont refusé d’adopter un registre éducatif indispensable, par le “non” et la frustration. Ils ont eu peur de ne plus être aimés de leurs enfants. Qui, devenus adultes, souffrent sans doute aujourd’hui d’un excès de moi. » Pas question pour autant d’entonner un discours réactionnaire et de regretter le martinet et les fessées. « Pas de généralisation hâtive et réductrice ! s’empresse d’ajouter le psychologue. Tous les enfants ne deviennent pas ainsi, et tous les enfants rois ne deviennent pas des adultes tyrans, s’ils ont pu s’appuyer sur un tuteur de résilience qui leur a enfin opposé le non qu’ils n’ont jamais reçu. » Point de vue partagé par Dominique Picard. Certes, les–carences éducatives sont pour beaucoup dans la fabrication des tyrans domestiques, car « l’absence d’apprentissage de la frustration est dommageable », mais les parents n’en portent pas l’entière responsabilité. « Il y a toujours un faisceau d’explications, rappelle la psychosociologue. L’une d’entre elles est sûrement sociale. Nous sommes dans une société de vitesse et d’hyper-consommation. L’immédiateté est la règle. Il devient très compliqué d’opposer un “non” aux enfants. Et comment faire une fois adulte ? Tout est là. Car apprendre que tout n’est pas instantané, qu’il ne suffit pas de vouloir pour pouvoir, que la volonté a une limite, celle des autres, est quasi impossible si le travail n’a pas été fait en amont. » « Et la confrontation avec le monde devient insupportable », insiste la spécialiste.

Un réel tellement insupportable que l’enfant devenu adulte n’aura de cesse de le fuir ou de le nier, en ayant parfois recours aux addictions, alcool, drogues, jeux, mais aussi sexe compulsif ou anorexie-boulimie. Et surtout, précise Didier Pleux, en passant par la « réification de l’autre, devenu l’instrument de sa satisfaction et de son plaisir ». Il distingue d’ailleurs l’adulte roi, un enfant roi qui, devenu adulte, peut se remettre en question à l’occasion d’un conflit, d’un deuil, d’unerupture, de l’adulte tyran qui, lui, ,choisit de poursuivre dans cette voie. Il n’est pas victime, il est acteur.

« Ces individus font un choix existentiel, affirme le psychologue. Ils décident de nier l’autre, de ne pas tenir compte de lui. Et cela peut conduire aux comporte­ments les plus graves, dès lors que cet autre existe “trop” ou pas assez, ou encore se rebelle. Alors le tyran se fait bourreau. »

C’est ainsi que Charlotte s’est vue quittée après vingt ans de mariage et deux enfants, avec pour seule explication : « Je m’ennuie avec toi. » Ou qu’une famille entière vit sous l’omnipotence d’un homme tout-puissant. Ou qu’un patron iras­cible terrorise ses collaborateurs… Quant à la culpabilité et au sens des respon­sabilités, ils n’existent pas, bien sûr. La faute est toujours projetée vers l’extérieur.

Christilla Petlé Douel, psychologies.com, janvier 2013

QUESTIONS

1) Après avoir donné un titre au texte, vous relèverez les idées essentielles.

2) Expliquez le passage en caractère gras.

3) Comment enrayer ce phénomène ? Vous vous appuierez, notamment, sur le dernier paragraphe.