Lille 1998

Annale concours Orthophonie – Lille 1998

Sujet de Méthodologie

Durée : 1 heure

La science était simple et claire quand les savants savaient…Elle est plus complexe aujourd’hui et parfois obscure, alors que les savants ignorent jusqu’à l’étendue de leurs propres connaissances. Leur savoir, tandis qu’il s’enrichissait, s’est émietté, fragmenté en une multitude de territoires de pouvoirs spécialisés : les disciplines scientifiques. Le savoir en est-il pour autant mieux partagé ? On peut en douter. La compétition internationale des laboratoires publics et privés, les enjeux industriels créent des rapports de force et de confidentialité qui ferment des secteurs entiers à la communication scientifique et à l’enseignement.

Pourtant – et plus que jamais- en raison même de sa complexité, la science a besoin d’une forme de communication plus large que les seules publications scientifiques, et d’un enseignement adapté à son évolution foisonnante. Thomas Kuhn le disait déjà dans son célèbre ouvrage
La Structure des révolutions scientifiques, paru en 1962, les grands changements dans les modes de pensée sont catalysés par des enseignants, des communicateurs, des « héraults » médiatiques, qui favorisent l’essaimage des idées et la transmission vers de nouveaux paradigmes.

A l’aube du XXIe siècle, la science se situe au cœur d’une telle transition. Deux approches de la recherche et de l’enseignement coexistent. L’une analytique, linéaire et disciplinaire, héritée du XIXe siècle, est caractéristique de l’ancien paradigme. L’autre systémique, complémentariste et pluridisciplinaire, est propre au nouveau. A la métaphore de la pyramide et des organisations hiérarchiques structurant la recherche et l’enseignement se substitue progressivement celle du réseau et des interdépendances entre ses nœuds et ses liens. Une globalité génératrice de diversités, mais également porteuse de nouvelles exclusions et de nouveaux risques d’homogénéisation culturelle.

La structure pyramidale traditionnelle de la recherche et de l’enseignement a créé des fossés profonds entre disciplines scientifiques et entre chercheurs. Comme les grands arbres de la forêt, en compétition avec les jeunes pousses, les grands patrons de la recherche publique et privée, les « mandarins » de la médecine ou les grands professeurs de l’université, bien qu’ayant la mission de transmettre les connaissances disposent aussi du pouvoir d’inhiber la croissance des jeunes talents naissant sur l’humus fertile de la création et de l’innovation. Grands rassembleurs, guides et prophètes, ils sont les « pasteurs » de la science. Comme les grands leaders politiques, industriels, philosophiques ou religieux, ils ont su débusquer les moutons noirs. Ce rôle traditionnel de pasteur, lié à l’organisation de la société industrielle et à ses pyramides hiérarchiques, est moins adapté à la société informationnelle, décentralisée et délocalisée en train de naître.

Il faut aujourd’hui à la science et à l’éducation des « passeurs », pour guider les hommes dans les chemins tortueux de la complexité des connaissances et les dédales des réseaux interactifs.

Favoriser et accompagner cette transition du pasteur au passeur devient un enjeu déterminant pour les progrès de la science et son ouverture à la communication. La recherche doit réguler sa démarche encyclopédique d’accumulation des connaissances pour s’ouvrir à l’approche systémique de la recombinaison des savoirs. Le foisonnement de disciplines et le cloisonnement des secteurs rendent presque impossible la tâche essentielle de l’éducation qui est de transférer et de rendre accessibles les connaissances. Quel spécialiste peut estimer aujourd’hui dominer sa propre discipline ? Quel enseignant a le temps et les moyens de se tenir au courant des nouvelles découvertes et des progrès réalisés dans la matière qu’il transmet à ses étudiants ? L’approche analytique traditionnelle mérite d’être complétée par des modélisations, des simulations et des synthèses regroupant des secteurs entiers de savoirs fragmentés. Les sciences cognitives, les sciences de l’information, les mathématiques de la complexité ou la théorie du chaos sont autant d’exemples récents démontrant les possibilités de rapprochement de disciplines séparées et l’ouverture de nouveaux espaces de recherche.

L’ordinateur compte aujourd’hui parmi les outils essentiels de l’étude des systèmes complexes. Jadis le microscope et le télescope permirent l’exploration de l’infiniment petit et de l’infiniment grand. Désormais l’ordinateur- nouveau « macroscope »-est l’outil fondamental de l’exploration de l’infiniment complexe. Connecté aux réseaux interactifs multimédias internationaux, il peut rapprocher les chercheurs et interféconder les disciplines scientifiques. Mais, en même temps, il crée un océan d’informations au sein duquel la science peut se noyer par excès de données. Avec l’ordinateur personnel relié aux réseaux interactifs, la logique d’acquisition des connaissances s’inverse : de la diffusion centralisée des informations, on passe à la navigation individuelle et à l’interactivité avec l’ensemble des matières à acquérir. A cette démarche s’ajoutent les risques de superficialité des savoirs résultant de l’immensité et de la variété des champs de connaissance à explorer. Le zapping permanent d’une base de données à une autre, ou le surfing sur les sites d’Internet réduisent les capacités d’intégration des connaissances, bases d’une véritable culture scientifique. D’où l’importance du rôle des médiateurs susceptibles d’ajouter du sens à toute démarche personnelle d’apprentissage.

Le passeur est un médiateur et un intégrateur. Il favorise l’intégration des données en informations, des informations en savoirs, des savoirs en connaissances et des connaissances en cultures. Il aide à naviguer dans les méandres des réseaux et à collecter les formations. Le passeur est ainsi pilote ou coexplorateur des nouveaux espaces des nouveaux espaces du savoir. Chaque personne, reliée aux autres par l’interconnexion des ordinateurs et des réseaux de télécommunication, peut devenir un passeur. Chacune a la possibilité de conquérir les nouveaux espaces interactifs qui s’ouvrent à la science et à la communication. Ces espaces dématérialisés sont souvent considérés comme déshumanisants et générateurs d’exclusion.

Mais il existe aussi un espace intérieur partagé par les utilisateurs des réseaux de la société informationnelle. Ala conquête de l’espace, extérieur et sidéral, symbole de la société industrielle et militaire, se substitue aujourd’hui la conquête de l’espace intérieur, celui des connaissances partagées en réseau. La science et l’éducation peuvent s’en trouver bouleversées. Déjà, la restructuration de la recherche, l’apparition de nouveaux modes d’enseignement, l’accélération des découvertes ou la diffusion des résultats sont catalysées par la mise en réseau des universités, des centres de recherche ou des écoles. Il devient vital pour un pays de favoriser par tous les moyens l’avènement de la société informationnelle. Ce changement de paradigme est aussi un changement de société. Sous la protection des pasteurs et guidés par eux, les hommes de sociétés hiérarchisées risquaient de perdre la capacité d’exercer leurs responsabilités. Dans l’ère des réseaux, chacun, tour à tour profane ou initié, conduit par les passeurs à travers les interconnexions, circonvolutions et tourbillons des connaissances, peut retrouver le plein exercice de sa liberté créatrice.

Un des grands enjeux de la science du XXIe siècle sera de réussir cette transition entre un modèle sociétal hiérarchique et territorial et une communauté informationnelle ouverte et personnalisante. Il lui faudra, pour cela, non seulement maîtriser les nouveaux outils de communication et de gestion de la complexité, mais aussi renforcer la complémentarité entre le monde virtuel et le monde réel, afin de resserrer les liens affectifs et sensibles qui construisent la qualité relationnelle de toute communauté humaine.

Joël de Rosnay

Question 1 : Dans la deuxième partie du texte qui commence à « l’ordinateur compte aujourd’hui… » Joël de Rosnay développe une réflexion sur la mutation de la connaissance scientifique. Vous repérerez les idées fondamentales, et résumerez son propos en 10 lignes maximum. Votre texte devra suivre la pensée de l’auteur et ne comporter aucune incorrection.

Question 2 : Apportez votre définition des termes ou expressions :

a)catalysé b)des pasteurs de la science c)sidéral d)multimédia

Question 3 : Quel est le titre qui vous semble le mieux convenir à cet article ?

a) La mutation de la science b) le multimédia et la connaissance c) Du pasteur au passeur
d) La science du XXIe siècle e) La pyramide et le réseau

Question 4 : Dans l’expression « L’interconnexion des ordinateurs », « des » est un ou une

a) Article indéfini pluriel b) Article partitif c) Article contracté d)Préposition

Question 5 : Dans le texte, le mot « Science » apparaît :

a) 10 fois b)8 fois c) 7 fois d) 12 fois e) 15 fois

Question 6 : Selon Joël de Rosnay, l’ordinateur est un nouveau :

a) Microscope b) Télescope c) Macroscope d) Stéthoscope

Question 7 : Selon Joël de Rosnay, la recherche peut ou a pu être tour à tour :

a) systémique b) analytique c) pluridisciplinaire d) linéaire e) disciplinaire

Question8 :L’expression « des héraults médiatiques » fait référence à l’Antiquité. Il s’agit plutôt :

a) D’hommes d’un courage et d’un mérite supérieur b)D’officiers chargés de publications solennelles

Question 1 :
Résumé : Actuellement, l’ordinateur est un outil qui peut favoriser le lien entre chercheurs par le biais des réseaux interactifs. Il favorise de la même manière un trop plein d’informations susceptibles de perdre la science et l’éducation d’où l’importance des ‘médiateurs’. Le défi scientifique des années à venir reposera donc sur ce passage vers une nouvelle vision informationnelle.

Question 2 : Définitions

Catalysé : provoqué, accéléré
Des pasteurs de la science : Personnes qui détiennent de façon monopoliste un savoir qu’elles transmettent à des groupes dont elles ont la charge
Sidéral : relatif aux astres
Multimédia : qui utilise ou concerne plusieurs médias. Ensemble des techniques et des produits qui permettent l’utilisation simultanée et interactive de plusieurs modes de représentations.

Question 3 : le titre est la mutation de la science’

Question 4 : ’des’ est article défini contracté pluriel

Nb : ‘des’ peut être article défini contracté pour ‘de les’. Exple : le cri des enfants

‘des’peut être article partitif. Exple : Manger des confitures.

‘des’ peut être indéfini, pluriel de ‘un’, ‘une’. Exple : Il y a des livres sur l’étagère.

Question 5 : Le mot science apparaît 10 fois.

Question 6 : l’ordinateur est un nouveau Macroscope.

Question 7 : bdeac

Question 8 : b) d’officiers chargés de publications solennelles.

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