Concours d’Éducateur spécialisé, Éducateur de jeunes enfants et Assistants de service social de la région Ïle-de-France.
Durée : 3 heures.
Nombreux qui comme Ulysse.
Sédentaire ou voyageur ? Vous croyez lire l’intitulé d’un de ces tests estivaux qui pullulent actuellement dans les magazines : vous n’y êtes pas ! vous voilà au cœur de ce qui structure l’imaginaire de l’humanité.
C’est même le critère absolu brandi par Raymond Queneau pour classifier la littérature : selon lui toute grande œuvre est” soit une Iliade, soit une Odyssée”. (…)
Nos existences tenteraient de combiner les deux : répétitives, monotones, statiques mais emplies d’attente et d’espoir, bref “iliadiennes”, le temps du travail à longueur d’année. Et puis pfuit ! en un mouvement vivace con moto, avec les vacances et le temps des escapades, nous filerions à l’ Ulysse, toujours prêts à faire de nos vies des semblants d’odyssée. De quel “nous” s’agit-il ?D’un “nous”trié sur le volet : des ressortissants de l’hémisphère Nord (le Sud, à travers l’immigration et autres mouvements de populations, se voit imposer des odyssées éprouvantes douze mois sur douze) , de surcroît d’une honnête aisance : la barre des 50 % de français “partant en vacances” ne fut franchie qu’en 1977. Les estivants se divisent en deux : il y a ceux qui rejoignent une villégiature pour s’y fixer (une campagne, des montagnes ou un bord de mer ) et ceux qui s’échappent. Au sein de ces derniers, une nouvelle classification intervient : ceux qui voyagent et ceux qui “tourisment” -mais ce verbe n’existe même pas, tant “l’infamie” ne saurait se conjuguer.
Le touriste, a écrit le sociologue Olivier Burgelin, est un voyageur à qui l’on a offert de profiter de tous les avantages du voyage sans devoir en subir le moindre inconvénient . Qui aurait refusé une telle proposition ? “…
Comme le stipule l’anthropologue Jean-Didier Urbain : ” En Europe, la distinction entre touriste et voyageur demeure dans l’opinion une inébranlable différence de nature. Cette différence est la clé de voûte d’une mythologie moderne du voyage.” Et l’universitaire précise la bonne posture : “ce qui fait le voyageur, ce qui fonde socialement son mythe, c’est la croyance en l’inaliénable privilège d’un regard contemplant un monde inconnu qu’il s’approprie, puis qu’il révèle au plus grand nombre afin d’asseoir sa différence”…L’ethnologue Marc Augé ajoute : “entendons-nous bien : voyage, oui, il faut voyager, il faudrait voyager…Mais surtout ne pas faire de tourisme.” Et de s’en prendre à “ces agences qui quadrillent la Terre, qui l’ont divisée en parcours, en séjours, en clubs soigneusement préservés de toute proximité sociale abusive, qui ont fait de la nature un “produit” “, etc.
On a là un condensé de la grande lamentation qui s’élève depuis que l’homme est l”homme, c’est-à-dire depuis qu’il a franchi le pas, qu’il est allé voir là-bas s’il y était. Il fut alors imité par des bandes de plus en plus compactes de suivistes. De véritables troupeaux contre lesquels pestait déjà Gobineau dans ses Nouvelles asiatiques, vers 1850 : “A bord du navire se trouvait un bon groupe de ces excellents animaux, que la mode chasse dans tous les printemps de leurs étables, pour les emmener faire, comme ils disent, un voyage en Orient. “…
“Le touristophobe” maudit la roue (locomotives, bicyclettes voire tandems de 1936, automobiles puis avions), qui zèbre la planète de circuits où se ruent des hordes. Mais il exècre aussi la plume d’oie, le stylographe et l’ordinateur, qui déversent leur prose sur tous ces lieux souillés, profanés pour avoir été décrits à coups de clichés !
Victor Segalen, dans son Essai sur l’exotisme de 1908, s’en prend déjà aux récits de voyage de Pierre Loti et autres touristes, associés dans une même détestation : “je les nomme les Proxénètes de la sensation du Divers.” Plus tard, en 1955, dans Tristes tropiques, Claude Lévi-Strauss devait brocarder ces “bribes d’informations délavées, traînant depuis un demi-siècle dans tous les manuels et qu’une dose d’impudence peu commune, mais en juste rapport avec la naïveté et l’ignorance des consommateurs, ne craint pas de présenter comme un témoignage, que dis-je, une découverte originale”. Et un jeune anthropologue, Benoît Martin, qui s’est récemment penché sur “la construction de l’exotisme par les journalistes”, assène, gentiment assassin : “Nommer les lieux lointains, les décrire, manifester une empathie paysagère propice à la création d’une ambiance, ce n’est pas les connaître et les faire connaître, mais juste allécher”.
Une fois que les voyageurs, les reporters et les guides du routard ou, plus bourgeoisement, bleu – ont ouvert la voie aux touristes, comment faire pour partir en ayant l’impression sinon d’être éclaireurs, du moins d’être éclairés ? En pratiquant un tourisme antitouristique, pardi !
On a ainsi vu naître, dans les années 70, des agences prétendant ouvrir à des marcheurs curieux et friqués les derniers grands espaces de la planète. Dans son catalogue, Terre d’aventure vante et vend une authenticité mixtionnée de sensibilité : “Au fil du voyage, progressivement, l’un après l’autre, nos sens s’éveillent avec une étonnante acuité, les paysages, les lumières, les odeurs, les bruits, les regards des hommes et des femmes rencontrés étincellent et voici que les silences résonnent, riches et pleins dans une étonnante lucidité. ”
Une autre agence, Cosmopolis, propose de pénétrer dans des pays dictatoriaux avec populations encagées vivant sous la botte, comme si la Corée du Nord de Kim Jong- Il présentait une option furieusement divertissante face à une planète de plus en plus mondialisée sous l’emprise yankee. Moins géopolitique mais d’un voyeurisme tout aussi jubilant, une agence des Pays-Bas proposait voilà deux ans, pour 50 euros, un ” voyage spéciale découverte de la vie des SDF” avec nuit à la belle étoile et sous les cartons. “Quand on voyage, on accepte tout, on ne s’indigne plus. On regarde, on écoute et on s’enthousiasme devant des choses épouvantables, juste parce qu’elles sont nouvelles. les bons voyageurs sont inhumains…” écrivait Elias Canetti.
On se rapproche à pas de loup de celui que Jean-Didier Urbain appelle le “tourisme-sioux” : ” Dans l’univers des voyages de loisir, marginal, déviant ou simple simulateur, c’est un explorateur engagé dans une stratégie d’observation sophistiquée. Le touriste-sioux négocie ainsi le paradoxe : en devenant un touriste insoupçonnable. Membre d’une caste vacancière ésotérique, on ne peut le soupçonner d’être ce qu’il est. Il se situe aux antipodes du touriste-huron. Car le touriste-huron est précisément celui que l’on reconnaît, où qu’il soit. Il est le touriste instantané, immédiatement soupçonnable : le touriste évident. ” Et qui sacrifie à tous les rites ! Achat de “souvenirs” ou de cartes postales (le touriste intégral passe davantage de temps à choisir des reproductions qu’à découvrir les œuvres originales dans n’importe quel musée du monde ! ), campagne photographique frénétique en vue de diaporamas infligés aux entourages dès le retour, soumission grégaire aux horaires et aux guides, incapacité à prononcer deux ou trois phrases dans l’idiome du cru…
Quand à ceux qui partent hors des circuits et des groupes, ils se nichent dans le contre-pied et le contre-temps. Se démarquent en filant hors saison. Ils ne sont pas peu fiers de fouler le sol de la petite île de Rodriguez depuis que Maurice est dénaturée, ils laisseront le Parthénon à Fram et joueront les Robinson dans telle partie de l’île des Cyclades où la main de l’homme n’a jamais encore mis le pied ! Et quand vous rentrerez d’une destination qu’ils connaissent forcément mieux que vous, ils vous feront subir un oral plus retors qu’à l’agreg : vous êtes allés à Venise sans trouver le moyen de contempler les Carpaccio de la légende de saint Jérome dans une petite école San Giogio degli Schiavoni ! Avec eux, on a toujours manqué le détail qui tue le touriste pour ressusciter le voyageur : le zoo de Calcutta, le cimetière d’Odessa, le gâteau aux carottes du musée Whitney de New York, le seul boui-boui qui vaille à Bobo-Dioulasso…
A force d’évoquer le précédent voyage et de préparer le prochain, chacun finit par connaître le vertige de l’entre-deux toujours recommencé, que résumait si bien le diable (Jules Berry ) dans Les Visiteurs du soir de Carné-Prévert : “Oublié dans son pays, inconnu ailleurs, tel est le destin du voyage”. Mais Jean-Didier Urbain se demande si le nec plus ultra n’est pas aujourd’hui d’ “être touriste chez soi, après avoir tenté d’être autochtone chez l’autre”. Finalement, être touriste partout pourrait être l’issue du processus. Que penser par exemple de cette mode qui voit le sac à dos, instrument emblématique du randonneur, de l’alpiniste ou du campeur, se substituer dans la vie courante aux traditionnels cartables, sacs à main et autres sacoches ? Ce n’est peut-être qu’une vogue, c’est-à-dire pas encore un rituel. Mais c’est déjà un simulacre qui provoque l’apparition dans les rues d’une foule dispersée de voyageurs ambigus.
Car de ceux-là, on ne peut plus dire qui ils sont au juste.Nomades ou sédentaires ? Touristes ou indigènes ? D’ici ou d’ailleurs ? Ne font-ils pas en sorte de donner l’impression qu’ils ne sont jamais chez eux là où ils sont ? Qu’ils sont toujours en voyage ?
Pour couronner le tout, la réduction du temps de travail rappelle comme un leitmotiv que chacun est, a été ou sera en vacances. Du coup nous sommes tous (les classes moyennes de l’hémisphère Nord) bercés par un goût d’ailleurs. Mais que reste-t-il à découvrir ? Marc Augé, dans l’Impossible Voyage, constate que désormais, autour de nous, le réel s’est mis insensiblement, à copier la fiction : “le moindre monument du plus petit village s’illumine pour ressembler à un décor. Et, si nous n’avons pas le temps d’aller voir le décor, on nous le reproduit (image d’image) sur les pancartes qui jalonnent l’autoroute (“Paysage du Beaujolais”, “Château du XIVème siècle” ). Cette mise en spectacle, ce passage au tout-fictionnel, qui fait sauter la distinction réel/fiction, s’étend dans le monde entier.”…
Dans “Une Iliade ou une Odyssée ? Le voyage et son double”, très belle étude qui nous a donné l’envie de savoir ce que voyage veut encore dire, le sociologue Fabrice Vigne laisse à son lecteur le soin de conclure lui-même, en le mitraillant d’une rafale de questions : “Qu’est-ce qui, aujourd’hui, rend caduc le projet même de voyager ? Qui donne à penser que les distances n’ont aucune signification, que la taille du monde s’amenuise sans cesse, et qu’il est plus sage de rester assis devant un mur ( d’images) à réfléchir sur des réalités et des rencontres devenues abstraites et, pour tout dire, virtuelles ? Qui prétend permettre d’embrasser le monde sans aller s’y exposer ? Qui accompagne et facilite la mondialisation économique, c’est-à-dire la victoire finale et universelle du matérialisme ? Qui, enfin, donne à voir le “village global” prophétisé par Mc Luhan et, bien avant lui, par Friedrich Nietzsche lorsqu’il écrivait “La Terre alors est devenue petite, et sur elle clopine le dernier homme, qui rapetisse tout”.
A ceux qui restent et méditent, aux “Iliadiens” donc, nous infligeons ce devoir de vacances : qui sont ces “qui” qui sifflent sur nos têtes ? Aux autres, à tous les Ulysses sur le départ ou en cours d’odyssée, nous adressons un encouragement que la langue anglaise a bien voulu faire sienne, en français dans le texte : “Bon voyage ! ”
Antoine PERRAUD, Télérama numéro 2794, 30 juillet 2003.
1. Synthèse.
Faites une synthèse rédigée de ce texte en dégageant les idées essentielles.
2. Argumentation.
Au regard de l’argumentation développée dans ce sujet et en vous appuyant sur votre expérience personnelle et/ou professionnelle, comment vous situez-vous par rapport à l’idée suivante :
“Quand on voyage, on accepte tout, on ne s’indigne plus. On regarde, on écoute et on s’enthousiasme devant des choses épouvantables, juste parce qu’elles sont nouvelles. ”