Concours Infirmier 2014. Ifsi Lyon. Epreuve de Culture Générale. Pourquoi travaille-t-on ?

Concours Infirmier 2014 – Ifsi Lyon

Epreuve de Culture Générale

Durée : 2 heures

Pourquoi travaille-t-on ?

On travaille pour trois raisons fondamentales : gagner sa vie, exister socialement et faire des choses qui nous intéressent. Mais chacune de ces motivations a ses revers, poussant chacun tantôt à s’engager tantôt à fuir. […]

Pour gagner sa vie

On travaille d’abord pour gagner sa vie, « subvenir à ses besoins » ou « faire bouillir la marmite », comme on disait autrefois. Travailler apparaît en première approche comme une nécessité vitale. Le travail remonte même aux sources del’humanité : les hommes de la préhistoire devaient chasser, pêcher, rechercher de la nourriture, fabriquer des outils, construire des abris, s’occuper du feu, etc. Les technologies auraient dû nous libérer de nombreuses tâches et faire chuter le temps consacré au travail. Ce n’est qu’en partie le cas : au cours d’une vie, le temps de travail a chuté grâce à l’augmentation de la productivité (en gros, on travaille moins tout en produisant beaucoup plus). Dans le même temps, le coût de la vie dans le monde moderne a considérablement augmenté. […]

Tout d’abord est-il vrai que le travail est consubstantiel à l’existence humaine ? Telle est la thèse défendue par Georg Hegel puis par Karl Marx qui pense que l’être humain est par nature un être de travail. L’espèce humaine se serait affranchie du monde naturel par la technique, l’outil et le travail par lesquels l’être humain transforme la nature et se transforme lui-même. Le travail serait donc ce qui permet à l’humain de s’accomplir… à condition toutefois de supprimer la division du travail qui`mutile les individus et l’exploitation qui l’asservit.
Cette conception du travail comme accomplissement de soi a été contestée par Hannah Arendt. Dans la Condition de l’homme moderne (1958), la philosophe refuse de voir dans le travail le propre de l’humain. […]

Ce débat est théorique, mais a une traduction concrète pour des millions de gens car il renvoie à de vrais dilemmes existentiels. […] Travailler ou non : c’est un dilemme concret pour cet étudiant qui hésite entre poursuivre des études longues et se lancer sur le marché du travail pour gagner enfin sa vie. C’est aussi un dilemme pour cette enseignante de 58 ans qui s’interroge : prendre sa retraite maintenant et vivre ses rêves longtemps mis au placard ou prolonger encore de quelques années pour assurer une pension de retraite plus confortable ?

Pour exister socialement

Quand on part au travail le matin, on ne se contente pas d’aller chercher un salaire, on endosse un costume social : celui de l’enseignant, du policier, du chef d’entreprise, du travailleur social, du garagiste ou du facteur. On part aussi à la rencontre de gens : des collègues, des clients, des élèves, des patients ou des usagers. Le travail est aussi cela : un statut social et des rencontres multiples. La perception de cette dimension statutaire du travail commence tôt dans l’enfance : « Quand je serai grand, je serai policier, maîtresse, docteur ». Dans ces rêves d’enfants se mêlent déjà à l’activité elle-même (protéger, enseigner, soigner) une perception intuitive de la noblesse de certains métiers et le port de l’uniforme. Chaque profession trouve sa place le long d’une échelle de prestige. Depuis long­temps en Occident, les professions intellectuelles sont mieux considérées que les professions manuelles. Cette hiérarchie évolue dans le temps : certaines professions très considérées comme celles d’enseignant ou de journaliste ont perdu de leur crédit, alors que le prestige du chef cuisinier ou du viticulteur grimpe en flèche. […] Tenir son rang dans la société est donc une motivation centrale pour les animaux sociaux que nous sommes. Mais les aspirations sociales s’expriment également sous une autre forme : sur le lieu de travail se nouent des relations, on y parle, on y rit, on boit le café, on se réunit, on coopère. La sociabilité au travail répond à ce que les psychologues sociaux nomment un « besoin d’appartenance », qui fait que pour certains le travail représente comme une « seconde famille ». [.. .] L’importance fondamentale de cette existence sociale se mesure le plus claire­ment quand on la perd. Les études de sociologie clinique montrent combien les chômeurs souffrent d’une « perte d’identité », pas simplement de revenus. Voilà pourquoi aussi certains retraités se lancent dans des activités bénévoles alors qu’ils pourraient jouir d’un paisible repos à l’écart du monde ; à la volonté d’être utile et au désir d’aider l’autre s’ajoute un bénéfice personnel : continuer à « être quelqu’un ». C’est ce que procure aussi un travail.

Pour le plaisir

[…] Travailler, ce n’est pas seulement chercher à gagner sa vie, détenir un sta­tut, rencontrer des, gens, c’est aussi effectuer certaines activités pouvant être attrayantes en soi :

soigner, construire, réparer, cuisiner, conduire un camion, s’occuper d’animaux ou d’enfants, écrire. Certains trouvent même plaisants la comptabilité, la vente ou l’entretien des pelouses.

Le plaisir que procure une activité en soi relève de ce que les psychologues appellent une motivation intrinsèque (et qui se distingue de la motivation extrin­sèque liée aux récompenses indirectes : salaire, statut, reconnaissance, etc.). […] L’intérêt intrinsèque que procure tel ou tel emploi se laisse difficilement appré­hender dans les catégories générales de la « valeur » du travail. Ce sont des formes d’attrait difficiles à décrire. L’une d’entre elles relève du souci du travail bien fait : beaucoup de travaux manuels comportent une part d’épreuve à relever. Réparer une moto, c’est être confronté à une panne (telle une intrigue), la détecter, mettre en oeuvre son savoir-faire pour réparer, parfois se heurter à des obstacles inat­tendus qui sont autant de défis. Quand on a réussi à la faire redémarrer, que le moteur tourne avec un son agréable, il y a le sentiment du devoir accompli, le clin d’oeil complice du compagnon d’atelier, la fierté d’avoir dominé la machine. […] La sociologie du travail du xx’ siècle avait dénoncé les aspects mutilants, dés­humanisants et abrutissants du travail à la chaîne (taylorisme et fordisme). Aujourd’hui, ce sont la pénibilité psychologique, le stress, le barn-out qui sont dénoncés comme les nouvelles formes de pénibilité du travail.

Achille Weinberg, Sciences humaines, n° 242, novembre 2012

QUESTIONS

1) Dégagez les trois idées principales du texte et faites une synthèse de la pro­blématique.
2) En vous appuyant sur les données du texte, pouvez-vous dire que le travail permet d’exister socialement ?

3) Pouvons-nous dire qu’il y a un lien entre le travail, l’enfance et le statut social ? Argumentez votre réponse.