Annales du concours de Moniteur-Educateur de la Réunion; session 2005 Epreuve écrite français.

Annales du concours de Moniteur-Éducateur de la Réunion ; session 2006

Épreuve écrite.

Durée : 3 heures 30.

1. Questions. (8 points)

1. Le monde est toujours divisé dans la lutte contre le SIDA : pays pauvres, pays riches…Quelle est votre opinion sur le sujet ?

2. Euthanasie : famille, corps médical, magistrats et politiques sont confrontés à cette question douloureuse et interpellés par des situations de plus en plus nombreuses. La plus médiatisée a été celle du jeune Vincent Humbert qui avait écrit le 30 septembre 2002 au président de la République pour lui demander le droit de mourir. Qu’en pensez-vous ?

3. La mobilité est un des moyens proposés par les autorités publiques pour faire face aux problèmes économiques à la Réunion. Qu’en pensez-vous ?

2. Résumé (12 points)

Texte à résumer en 415 mots (+ ou – 10 %). Vous devez préciser à la fin de votre résumé le nombre de mots que vous avez utilisés.

Du plaisir au médicament, du médicament à la dépendance.

En France, quelque chose a changé dans l’approche des drogues. Longtemps otage des producteurs de substances légales (alcool, tabac et médicaments ) et de positions idéologiques, le débat s’est enfin ouvert à partir des données scientifiques et sanitaires. Un livret largement diffusé par les pouvoirs publics vise à informer pour réduire les risques ; on y rappelle que la France se caractérise, à l’échelle européenne, par une importante consommation d’alcool, directement responsable de 7,2 % des décès masculins. une pratique culturelle ambivalente, qui appelle des réponses originales.

“L’abus d’alcool est dangereux pour la santé”. Tout le monde le sait…et personne n’y croit. Répété à l’envi sur chaque bouteille, ce slogan a-t-il encore un sens ? L’abus, c’est pour les autres, quelques autres, les “alcooliques”.

Et pourtant…On dénombre quelque 40 000 morts chaque année en France, conséquence directe ou indirecte de l’alcool. De cinq à six millions de personnes sont concernées par le problème, de deux à trois millions sont dépendantes, près de 30 % des personnes hospitalisées ont un problème d’alcool important. L’alcool est une drogue dure, les spécialistes le disent, et semblent enfin entendus : en dépit de la levée de boucliers du lobby des alcooliers, le gouvernement a en effet, en 1998, étendu à l’alcool le champ de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (Mildt) – une véritable petite révolution. Non seulement l’alcool est une drogue dure, mais elle est celle qui pèse le plus lourd sur la société française : plus de la moitié des 218 milliards de francs de dépenses sociales annuelles liées à l’usage de l’ensemble des drogues licites ou illicites. Outre le fait qu’ils cachent d’importantes disparités, les chiffres globaux sont paradoxaux. car la consommation moyenne d’alcool en France a diminué depuis une trentaine d’années; passant de 22 litres d’alcool pur par habitant de plus de quinze ans et par an à 15 litres. Mais ce qui a baissé, en réalité, c’est l’usage régulier de vin de consommation courante. D’où ces chiffres encourageants de prime abord. En revanche, les consommations d’alcools forts et de bière, elles, ont augmenté. L’usage traditionnel de boissons alcooliques (gastronomie, vin à table, apéritifs ) cède peu à peu le pas à des modes de consommation de type anglo-saxon ou nordique (alcoolisations de soirées ou de fin de semaine ) et à la recherche délibérées d’ivresses massives. En fait, ces trois modes d’utilisation de l’alcool coexistent, voire s’additionnent, de plus en plus. Les usagers, quant à eux, sous-évaluent de façon quasi automatique les quantités qu’ils absorbent. Quand on les interroge, 75 % des consommateurs estiment boire “moins que la moyenne”.

L’âge où l’on commence à prendre de l’alcool est en baisse constante (11 ans à présent) et les conduites problématiques surviennent de plus en plus tôt. La consommation simultanée de plusieurs produits à visée psychotropes – licites ou non – est de moins en moins rare. Plus grave encore peut-être, la tolérance des adultes à l’égard de l’ivresse des très jeunes consommateurs : 10 % des collégiens (dans la tranche d’âge 11-13 ans) reconnaissent avoir été ivres au moins une fois au cours des trois derniers mois.

Si la dramatisation n’a jamais changé la donne dans une situation problématique, le silence et le déni ne font pas mieux. Pour espérer résoudre cette question, peut-être faudrait-il se rappeler le propos d’Albert Einstein : “Lorsque, malgré beaucoup d’efforts, un problème résiste, c’est que ses fondements ont été mal posés. ” Or, l’alcool “résiste” bel et bien.

Quand un médecin néerlandais, Magnus Huss, a forgé en 1848 le néologisme “alcoolisme”, transformant en maladie ce qui était alors considéré comme un comportement répréhensible – l’ivrognerie-, il a probablement rendu service aux intéressés. Ceux-là avaient davantage besoin d’aide et de soutien que de stigmatisation. Mais ce glissement sémantique a eu d’autres conséquences, entre autres celles de médicaliser un problème et d’ouvrir la voie à plusieurs malentendus persistants. En parlant de maladie, on pense traitement. On recherche alors des solutions extérieures au sujet et l’on considère tous les comportements problématiques en relation avec l’alcool comme pathologiques. Or ils ne le sont pas tous, pas toujours, tant s’en faut. L’ivresse occasionnelle d’un jeune ou la conduite sous l’emprise d’un état alcoolique, par exemple, si elles sont problématiques, ne sont pas nécessairement pathologiques.

Quand les conduites d’alcoolisation sont progressivement entrées dans le champ de la médecine, il y a une centaine d’années, deux écoles ont vu le jour, irrémédiablement antagonistes, sauf pour quelques utopistes : une clinique du produit et une clinique du sujet.

La clinique du produit rend l’alcool responsable des désordres sur la santé des individus, sur leurs comportements, et sur les conséquences sociales que cela entraîne. Cette approche n’est pas sans arguments. Elle a inspiré bien des politiques visant à contrôler, à restreindre la production, la vente, la consommation, la promotion des boissons alcooliques, mais n’a pas abouti à de grands changements. Cette clinique recherche en priorité des solutions médicales, médicamenteuses et comportementales.

La clinique du sujet considère l’individu davantage que ses comportements. Quand l’alcool devient source de problèmes pour un individu, celui-ci, pour s’en sortir, ne peut qu’en prendre la mesure et rechercher en lui les moyens d’y faire face. La clinique du sujet se propose d’aider l’intéressé en l’accompagnant dans un cheminement libérateur, jamais en lui apportant la solution.

Le propre de la santé publique est de considérer des populations et d’identifier les risques qu’elles encourent pour conduire des actions de prévention et d’information. Bien timides en général, les diverses stratégies employées se sont révélées inefficaces en matière d’alcool. Il y a fort à parier qu’elles continueront de l’être aussi longtemps qu’elles considéreront ce produit comme étant d’abord un problème – c’est aussi un remède- et le consommateur déjà comme un malade. Aborder la question de l’alcool ne peut se faire sous le seul angle de la santé publique. Il s’agit d’une pratique culturelle solidement établie en France. Par conséquent, la réponse doit d’abord être culturelle. Si produire, vendre, inciter à consommer de l’alcool (pour une société), en acheter, en utiliser (pour les personnes) comporte des risques, ces derniers ne sont jamais dissuasifs. L’alcool procure un plaisir, rend des services qui apparaissent à ses utilisateurs comme bien supérieurs aux risques encourus. D’où la difficulté à regarder le problème en face.

Les Français ont choisi d’utiliser couramment un produit à la fois gastronomique, psychotrope et toxique. Pourquoi pas ? Parmi ses bienfaits, tout le monde admet ses aspects gastronomiques et conviviaux. Mais on néglige trop souvent d’insister sur deux effets recherchés et bien souvent obtenus : l’effet psychotrope et l’ivresse, avec les deux volets positif et négatif puissamment entremêlés.

Car l’alcool est un psychotrope. il agit sur le système nerveux central et ce dès les premières gouttes. il peut être, selon les personnes et selon les circonstances, anxiolytique, calmant, hypnogène, antidépresseur, désinhibiteur, psychostimulant, euphorisant, etc. L’usager de l’alcool-médicament en connait très exactement les indications et la posologie adaptée. Il est capable de régler précisément sa consommation, en fonction d’objectifs souvent inconscients. L’efficacité psychotrope de l’alcool peut être longue avant que les inconvénients n’apparaissent. Si l’on admet pas ces faits, on ne peut imaginer se retrouver un jour pris au piège d’une dépendance qui se sera constituée à bas bruit.

L’ivresse est une aventure aussi vieille que l’humanité. Peut-être même est-elle indispensable à l’homme, à sa croissance, à sa survie. Il y a mille et un moyens d’y parvenir, mais l’alcool est probablement le plus efficace, le plus sûr, en tout cas le mieux toléré, tant physiologiquement que socialement. Mais les contrôles sociaux existant autrefois dans les sociétés qui ritualisaient- et rythmaient- les ivresses ont disparu. Celles-ci, comme rites d’initiation et de passage, comme expériences d’ordre mystique, ont cédé le pas à des conduites d’anéantissement, de dislocation physique et mentale de l’individu. Devant la complexité d’un tel produit, notre propre ambivalence est démasquée, et peut-être, dans le fond est-ce cela que nous ne supportons pas. Côté Docteur Jekyll, le produit gastronomique, convivial, culturel, à l’aspect délibérément idéalisé, édulcoré. Côté Mister Hyde, la personnalité changée, les comportements antisociaux, l’homme ravalé au rang de la bête, bref, la caricature. Entre ces deux extrêmes, il n’ y a aucune représentation. Pourtant nous connaissons tous, entre l’usage simple et l’usage nocif, des situations où l’alcool constitue un problème, sans qu’il s’agisse pour autant de maladie.

Boire ou ne pas boire, là n’est donc pas la question. Consommer de l’alcool, c’est faire sciemment usage d’un produit dangereux, d’un produit potentiellement stupéfiant. Ce n’est donc pas, et ne sera jamais, anodin. Les vraies questions devraient être les suivantes : qu’est-ce qu’on fait (au sens propre du terme) quand on prend de l’alcool ? Que dire à ceux dont on est plus ou moins responsable-enfants,entourage familial, collègues, amis – quant aux risques encourus ?

Quelles réponses suis-je en mesure, personnellement, d’apporter ? Il faudrait oser parler de l’ambivalence de ce produit, faire en sorte que le sujet ne soit plus tabou. On peut imaginer quelques propositions simples d’attitudes. Celle-ci par exemple : si l’alcool est une drogue dure, alors ne soyons pas dealers. N’insistons pas, n’encourageons jamais à boire quelqu’un qui n’en a pas envie. On devrait toujours avoir, à côté de boissons alcooliques, quelque chose d’autre à offrir.

Si notre consommation devient automatique, répétitive, interrogeons-nous. Les habitants de Brest, par exemple, se voient chaque année proposer, à l’initiative de plusieurs associations et avec l’appui de la municipalité, un “défi brestois”. Pendant trois jours, une campagne incite à faire une pause dans sa consommation d’alcool. Il est pour l’heure difficile de dire si cette initiative a eu des effets positifs mesurables à l’échelle de toute la ville, mais, au moins, on en parle.

Si l’alcool est utilisé comme un médicament, et surtout s’il se révèle efficace, méfiance ! Parce qu’il peut être dans certaines circonstances un médicament prodigieux (sur le trac, la petite déprime, la fatigue, l’ennui…), le risque d’un recours habituel est majeur. S’il “rend service”, l’alcool fait courir un risque de dépendance beaucoup plus lourd que s’il se contente de “faire plaisir”.

Patrick FOUILLAND ; Le Monde Diplomatique, juin 2000.

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