Annales concours CS. EFPP Paris 2013. Epreuves de Synthès de documents

Synthèse de documents

Sujet de l’École de formation psycho pédagogique, Paris, pour le concours aux formations d’éducateurs, 2013

Sujet : Les pratiques culturelles

Faites une synthèse des idées défendues dans ce texte : repérer et hiérarchiser ces idées en quelques lignes.

TEXTE 1

Nos pratiques culturelles reflètent notre position dans la société, affirme Pierre Bourdieu, pour qui nos goûts dépendant entièrement de notre origine sociale. Pas si simple, répondent d’autres chercheurs, pour qui les classes d’âges ou la nécessité de maîtriser les cultures populaires en vogue jouent un rôle important.

Dis-moi ce que tu lis, ce que tu écoutes ou ce que tu portes et je te dirai qui tu es. Ou plus exactement de quel milieu social tu viens. Cette observation semblera évidente à la plupart d’entre nous, mais peu en saisissent toutes les implications.

C’est l’un des grands mérites de Pierre Bourdieu que de les avoir mises en évidence, et plus particulièrement leur rôle central dans la dynamique de stratification sociale. À partir d’enquêtes collectives, il montre d’abord que, loin d’être naturelles, les préférences en matière artistique sont étroitement liées au niveau d’études et à l’origine sociale1. Dans le même temps, avec Jean-Claude Passeron, dans les héritiers (1964) puis dans La reproduction (1970), il remet en cause l’idéologie méritocratique sur laquelle se fonde le système éducatif en montrant que celui-ci, en valorisant la culture (*) transmise au sein des classes dominantes (formes d’expression, œuvres connues et appréciées, etc.), favorise les enfants issus de cette dernière et contribue ainsi à la reproduction sari* (1. Plus encore, en masquant ce « délit d’initié culturel » et en le parant de diplômes, elle vient en plus légitimer les inégalités de positions atteintes. Ces travaux auront une grande influence, notamment auprès des enseignants, sans pour autant parvenir à réellement infléchir les logiques mises à jour. Karl Marx mettait l’accent sur la dimension matérielle des inégalités, qui découlent prioritairement, selon lui, de la position de chacun dans les rapports de production. Pour Max Weber, la stratification sociale s’inscrit dans des ordres hiérarchiques multiples et différents, liés au prestige, à la situation économique, politique, etc. Bourdieu réalise une sorte de synthèse en pointant le caractère indissociablement culturel et économique de la stratification sociale. De la position de chacun au sein de cette dernière découlera alors un style de vie particulier – que Bourdieu qualifie d’habitus (*) -, c’est-à-dire un système de goûts, mais aussi de dégoûts, qui se manifeste non seulement dans le domaine artistique, mais aussi dans les valeurs morales, [es opinions politiques, les manières de se tenir, de manger ou de s’habiller, etc. Les agents sociaux vont ainsi accumuler un capital culturel (‘) à côté du capital économique, qui va jouer un rôle plus décisif encore que ce dernier dans la reproduction, en se transmettant dès le plus jeune âge au sein d’une même classe, de manière d’autant plus efficace qu’elle est inconsciente. Plus encore, les goûts et habitudes de chaque classe ou fraction de classe ne sont pas simplement différents mais hiérarchisés : ceux des dominants sont ainsi reconnus par tous comme nobles et élevés et ceux des « masses » dominées, comme vulgaires et indignes. Quant aux couches moyennes, elles se caractériseraient par une « bonne volonté culturelle » qui les conduit à imiter les préférences des élites et ainsi à entretenir leur valorisation. Cette opposition entre « haute » et « basse » cultures ne tient donc pas à une supposée valeur intrinsèque des œuvres ou des pratiques considérées, mais à la capacité des dominants à la fois à imposer leurs préférences comme supérieures, mais aussi à en écarter les autres. L’historien récemment disparu Lawrence W. Levine montre ainsi comment, à la fin du xixe siècle, le théâtre de Shakespeare, les opéras du bel canto ou certains romans et poèmes faisaient partie d’une « culture publique partagée » en Amérique du Nord, avant de faire l’objet d’un travail de sacralisation qui les a progressivement éloignés du plus grand nombre(2). Comme l’explique Bourdieu, les classements sociaux, qui contribuent à positionner chacun dans l’espace social. Si Bourdieu s’est employé à fonder empiriquement cette théorie, il n’en est pas pour autant le seul inventeur. Avant lui, d’autres auteurs l’avaient développée. Ainsi Thorstein Vehlen indiquait, dans sa Théorie de la classe de loisirs (1899), que de la consommation de biens de luxe n’était pas motivée par la valeur d’usage de ces derniers mais par leur fonction ostentatoire : le fait qu’ils permettent aux plus riches d’affirmer leur supériorité sociale et de montrer en particulier qu’ils peuvent les pratiquer au lieu de travailler. Cela étant, il prête un caractère volontaire à ces attitudes, alors que pour Bourdieu, elles sont largement inconscientes. Surtout, dans La barrière et le niveau (1925), Edmond Goblot soulignait déjà, avec une verve inimitable, fa tension entre conformisme et différenciation qui traverse la culture bourgeoise : le premier servant à entretenir un sentiment d’égalité et d’identité en son sein, la seconde permettant de se distinguer des classes inférieures et de les tenir à l’extérieur — la barrière, elle-même constamment recomposée au fil des modes : « Faites comme tout le monde f voilà le niveau. Ne soyez pas commun ! Voilà la barrière ! » Et d’expliquer notamment comment un diplôme comme le baccalauréat, alors atteint par une minorité, constituait à la fois une barrière et un niveau.

Extrait de l’article d’Igor Martinache, « Les influences de nos pratiques culturelles >/, AlternativesÉconomiques, ir 303, juin 2011, p. 66-69.

1) Pierre Bourdieu et Robert Castel (dit-), Un art moyen, Les Éditions de Minuit, 1965, et Pierre Bourdieu et Alain Darbel, t’Amour de l’art, Les Éditions de Minuit, 1966.

2) Voir Culture d’en haut, culture d’en bas, La Découverte, 2010.

Lexique

Culture : au sens large, ensemble des manières de sentir, agir et penser propres à un groupe ; au sens étroit, ensemble d’couvres reconnues comme supérieures dans une société donnée. Reproduction sociale : forte probabilité pour les individus d’appartenir à la même catégorie socioprofessionnelle que leurs parents du fait d’une série de mécanismes sociaux.

Habitus : dispositions à agir, sentir et penser d’une certaine manière qu’une personne incorpore au cours de sa socialisation.

Capital culturel : ensemble de ressources symboliques qui ont une influence déterminante sur le positionnement social des personnes. Ce capital peut prendre des formes matérielles (objets) ou non (goûts, etc.). Le niveau de diplôme en constitue l’indicateur principal.

TEXTE 2

Enfin, nous atteignîmes le lieu du rendez-vous. C’était une terrasse sableuse surplombant un cours d’eau bordé d’arbres entre lesquels se nichaient les jardins indigènes. Des groupes arrivaient par intermittence. Vers le soir, il y eut soixante-quinze personnes représentant dix-sept familles et groupées sous treize abris à peine plus solides que ceux des campements. On m’expliqua qu’au moment des pluies, tout ce monde se répartirait entre cinq huttes rondes construites pour durer quelques mois. Plusieurs indigènes semblaient n’avoir jamais vu de blanc et leur accueil rébarbatif, la nervosité manifeste suggéraient qu’il leur avait forcé un peu la main. Nous n’étions pas rassurés, les Indiens non plus ; la nuit s’annonçait froide ; comme il n’y avait pas d’arbres où accrocher nos hamacs, nous fûmes réduits à coucher par terre à la manière Nambikwara. Personne ne dormit on passa la nuit à se surveiller poliment.

Il eut été peu sage de prolonger l’aventure. J’insistai auprès du chef pour qu’on procédât aux échanges sans tarder. Alors se place un incident extraordinaire qui m’oblige à remonter un peu en arrière. On se doute que les Nambikwara ne savent pas écrire ; mais ils ne dessinent pas davantage, à l’exception de quelques pointillés ou zigzags sur leurs calebasses. Comme chez les Caduveo, je distribuai pourtant des feuilles de papier et des crayons dont ils ne firent rien au début ; puis un jour je les vis tous occupés à tracer sur le papier des lignes horizontales ondulées. Que voulaient-ils donc faire ? je dus me rendre à l’évidence : ils écrivaient ou, plus exactement, cherchaient à faire de leur crayon le même usage que moi, le seul qu’ils pussent alors concevoir, car je n’avais pas encore essayé de les distraire par mes dessins. Pour la plupart, l’effort s’arrêtait là ; mais le chef de bande voyait plus loin. Seul, sans doute, il avait compris la fonction de l’écriture. Aussi m’a-t-il réclamé un bloc-notes et nous sommes pareillement équipés quand nous travaillons ensemble. Il ne me communique pas verbalement les informations que je lui demande, mais trace sur son papier des lignes sinueuses et me les présente, comme si je devais lire sa réponse. Lui-même est à moitié dupe de sa comédie ; chaque fois que sa main achève une ligne, il l’examine anxieusement comme si la signification devait en jaillir, et la même désillusion se peint sur son visage. Mais il n’en convient pas ; et il est tacitement entendu entre nous que son grimoire possède un sens que je feins de déchiffrer ; le commentaire verbal suit presque aussitôt et me dispense de réclamer les éclaircissements nécessaires.

Or, à peine avait-il rassemblé tout son monde qu’il tira d’une hotte un papier couvert de lignes tortillées qu’il fit semblant de lire et où il cherchait, avec une hésitation affectée, la liste des objets que je devais donner en retour des cadeaux offerts : à celui-ci, contre un arc et des flèches, un sabre d’abatis ! À tel autre, des perles ! Pour ses colliers… Cette comédie se prolongea pendant deux heures. Qu’espérait-il ? Se tromper lui-même, peut-être ; mais plutôt étonner ses compagnons, les persuader que les marchandises passaient par son intermédiaire, qu’il avait obtenu l’alliance du blanc et qu’il participait à ses secrets. Nous étions en hâte de partir, le moment le plus redoutable étant évidemment celui où toutes les merveilles que j’avais rapportées seraient réunies dans d’autres mains. Aussi je ne cherchai pas à approfondir l’incident et nous nous mîmes en route, toujours guidés par les indiens…

L’écriture avait donc fait son apparition chez les Nambikwara ; mais non point, comme on aurait pu l’imaginer, au terme d’un apprentissage laborieux. Son symbole avait été emprunté tandis que sa réalité demeurait étrangère. Et cela, en vue d’une fin sociologique plutôt qu’intellectuelle. Il ne s’agissait pas de connaître, de retenir ou de comprendre, mais d’accroître le prestige et l’autorité d’un individu – ou d’une fonction – aux dépens d’autrui. Un indigène encore à l’âge de pierre avait deviné que le grand moyen de comprendre, à défaut de le comprendre, pouvait au moins servir à d’autres fins. Après tout, pendant des millénaires et encore aujourd’hui dans une grande partie du monde, l’écriture existe comme institution dans des sociétés dont les membres, en immense majorité, n’en possèdent pas le maniement. Les villages où j’ai séjourné dans les collines de Chittagong au Pakistan oriental sont peuplés d’illettrés ; chacun a cependant son scribe qui remplit sa fonction auprès des individus et de la collectivité. Tous connaissent l’écriture et l’utilisent au besoin, mais du dehors et comme un médiateur étranger avec lequel ils communiquent par des méthodes orales. Or, le scribe est rarement un fonctionnaire ou un employé du groupe : sa science s’accompagne de puissance, tant et si bien que le même individu réunit à la fois les fonctions de scribe et d’usurier, non point seulement qu’il ait besoin de lire et d’écrire pour exercer son industrie ; mais parce qu’il se trouve aussi, à double titre, être celui qui à prise sur les autres.

C’est une étrange chose que l’écriture. Il semblerait que son apparition n’eût pu manquer de déterminer des changements profonds dans les conditions d’existence de l’humanité ; et que ces transformations dussent être surtout de nature intellectuelle. La possession de l’écriture multiplie prodigieusement l’aptitude des hommes à préserver les connaissances.

On la concevrait volontiers comme une mémoire artificielle, dont le développement devrait s’accompagner d’une meilleure conscience du passé, donc d’une plus grande capacité à organiser le présent et l’avenir. Après avoir éliminé tous les critères proposés pour distinguer la barbarie de la civilisation, on aimerait au moins retenir celui-là : peuples avec ou sans écriture, les uns capables de cumuler les acquisitions anciennes et progressant de plus en plus vite vers le but qu’ils se sont assigné, tandis que les autres, impuissants à retenir le passé au-delà de cette frange que la mémoire individuelle suffit à fixer, resteraient prisonniers d’une histoire fluctuante à laquelle manqueraient une origine et la conscience durable du projet…

Du plan national, l’entreprise est passée sur le plan international, grâce à cette complicité qui s’est nouée, entre de jeunes États – confrontés à des problèmes qui furent les nôtres il y a un ou deux siècles – et une société internationale de nantis, inquiète de la menace que représentent pour sa stabilité les réactions de peuples mal entraînés par la parole écrite à penser en formules modifiables à volonté, et à donner prise aux efforts d’édification. En accédant au savoir entassé dans les bibliothèques, ces peuples se rendent vulnérables aux mensonges que les documents imprimés propagent en proportion encore plus grande. Sans doute les dés sont-ils jetés. Mais, dans mon village Nambikwara, les fortes têtes étaient tout de même les plus sages. Ceux qui se désolidarisèrent de leur chef après qu’il eut essayé de jouer la carte de la civilisation (à la suite de ma visite, il fut abandonné par la plupart des siens) comprenaient confusément que l’écriture et la perfidie pénétraient chez eux de concert. Réfugiés dans une brousse plus lointaine, ils se sont ménagé un répit. Le génie de leur chef, percevant d’un seul coup le secours que l’écriture pouvait apporter à son pouvoir, et atteignant ainsi le fondement de l’institution sans en posséder l’usage, inspirait cependant l’admiration. En même temps, l’épisode attirait mon attention Sur un nouvel aspect de la vie nambikwara : je veux dire les relations politiques entre les personnes et les groupes. J’allais bientôt pouvoir les observer de façon plus directe.

Extrait de Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss, chap. XXVIli (Leçon d’écriture), Paris, Éditions Pion, colt. Terres humaines », p. 349-355.