Concours d’éducateur spécialisé de l’IDS ; session de février 2003
Epreuve de résumé et discussion
Durée : 3 heures
Le Manifeste des dix pour la parité
Pourquoi des femmes venues d’horizons divers, aux engagements parfois opposés, ont-elles décidé d’unir leur voix ? Ayant en commun d’avoir eu ou d’exercer actuellement des responsabilités publiques, nous voulons, alors que se profile le prochain millénaire dans un monde incertain et une France inquiète, lancer cet appel pour l’égalité des chances et des droits entre hommes et femmes. Une égalité enfin effective, au-delà des promesses de circonstance, électorales ou non. Une égalité plus urgente que jamais, non seulement pour les femmes, mais pour notre pays, car plus qu’hier encore la participation des unes va de pair avec l’intérêt national.
Toutes, à un degré ou à un autre, nous avons eu à affronter l”incapacité du système politique français à accepter véritablement les femmes. De l’indifférence condescendante et du mépris à l’hostilité déclarée, nous avons pu mesurer le fossé séparant les principes affichés de la réalité s’exprimant dans le comportement de la classe politique . Oui décidément, celle-ci a encore du mal à tolérer que les femmes participent avec des responsabilités réelles à la direction des affaires du pays. Inutile de rappeler ici les mésaventures survenues à chacune des signataires de cet appel. Les lecteurs, et davantage les lectrices, les ont en mémoire.
” Ni rire ni pleurer, mais comprendre”, disait Spinoza. Alors, comprendre pour transformer un état de fait aussi injuste que nuisible. Pour que les résistances soient aussi fortes contre l’admission des Françaises en politique, c’est qu’il y a là, dans notre histoire et notre culture civiques, quelque chose de plus enraciné qu’un simple préjugé et qui dépasse les bonnes, ou moins bonnes, volontés. D’autant, et c’est là ce qui nous conforte dans cette démarche, que nous avons rencontré des hommes aux plus hautes fonctions qui, conscients de cette situation, scandaleusement inégale, ont voulu, pas simplement pour des motifs d’opportunité, rééquilibrer la représentation du pays. A travers nous, c’était bien évidemment l’ensemble des Françaises qui voyaient leur place et leur rôle ainsi reconnus, en même temps qu’étaient sollicitées leurs compétences qui, en politique, avaient été très longtemps cantonnées au salon ou à l’alcôve.
Mais il faut bien constater que ce souci d’équité demeure encore le fait du prince, sans que les partis politiques aient relayé cette volonté. Si les femmes sont en effet citoyennes à l’égal des hommes par leur nombre dans l’électorat et le niveau de leur participation aux scrutins, cette parité ne se retrouve pas, loin s’en faut, dans la proportion d’élus. Cinquante ans après l’instauration du droit de vote des femmes en France, seulement 5 % d’entre elles sont sénateurs ou maires, 6 % députés ou conseillers généraux. Le scrutin proportionnel améliore sensiblement la représentation féminine, avec 12 % des conseillers régionaux et 30 % des parlementaires européens.
Parmi vingt grands pays développés d’Europe et d’Amérique du Nord, le nôtre est bon dernier pour la représentation des femmes au Parlement, loin derrière les États scandinaves, l’Allemagne, l’Espagne. Si bien que, dans l’Union européenne, la France est la lanterne rouge pour la proportion de femmes élues. Ce n’est pas tout. Seuls 6 % des postes “laissés à la discrétion du Gouvernement” sont occupés par des femmes : 2,6 % des préfets, 2% des ambassadeurs, 5,5% des directeurs d’administration centrale. sans parler des directions d’entreprises ou d’établissements publics. Cependant, l’accès des femmes aux grands corps de la fonction publique ne cesse de progresser à la sortie de l’ENA.
Si des raisons historiques, comme un droit relativement tardif ou la loi salique, peuvent expliquer une telle situation, c’est ailleurs, selon nous, qu’il convient d’en rechercher les véritables causes. Et en France, au commencement, il y a toujours notre héritage républicain. c’est lui qu’il faut interroger en premier, car là, comme pour d’autres questions posées par la société contemporaine, cet héritage appelle des solutions autant qu’il fait lui-même problème. Qu’on nous entende bien. “Liberté, Égalité, Fraternité”, la devise républicaine, essence de notre pacte national, aurait plutôt pour nous, dans tous ses termes, un goût de pas assez. Il s’agit uniquement de repérer l’origine de cette résistance typiquement française à intégrer les femmes dans le système de représentation et d’action politique, et plus généralement de sélection des “élites”. C’est essentiel pour notre devenir, car pour son rôle, qui demeure grand, l’État est à la fois acteur de premier plan et référence, sinon exemple, pour tous les autres secteurs de la société.
Cet échec de la participation des femmes à la vie et aux responsabilités publiques provient d’une tradition plongeant ses racines dans un jacobinisme désormais hors de saison.
Noyau de notre culture républicaine, pas toujours démocratique, le jacobinisme a d’abord et surtout été une affaire d’hommes (…). La relation aux autres tels qu’ils sont, la sensibilité, le concret, le souci du quotidien étaient ainsi rejetés du champ politique. Et les femmes avec. Des personnages aussi prégnants dans notre imaginaire républicain que le maire, l’instituteur, le soldat ou le juge étaient des figures essentiellement masculines. De ce panthéon, les femmes étaient absentes.
Plus près de nous, cette centralisation jacobine a été renforcée, sous la Vème république, par des rapports étroits entre la haute administration et la sphère politique. Les fonctions de représentation et d’exécution sont accaparées par un groupe dirigeant, petit en nombre, extrêmement homogène par la formation reçue dans les grandes écoles, et une insertion précoce dans les grands corps de l”État et les cabinets ministériels. Stable dans sa composition et peu perméable dans son accès, ce groupe dirigeant constitue une “aristocratie démocratique” sous couvert d’élite républicaine. Il est grand temps d’en finir avec ses stéréotypes et ces blocages, en féminisant la République. Le regard des femmes, leur expérience, leur culture manquent cruellement au moment de l’élaboration des lois.
Après les grandes avancées juridiques des années 1970 et 1980, il est évident que le mouvement vers l’égalité marque le pas, quand il n’ y a pas régression. Et la crise aidant, les femmes sont apparemment plus silencieuses sur leurs revendications “spécifiques”. Pourtant, elles ne sont pas dupes. Elles savent ou pressentent qu’elles sont les premières touchées par le licenciement et le chômage, total ou partiel, et que les écarts de salaire persistent, sans parler de l’accès aux postes de décision. Dommage pour les femmes ! Pas seulement. Dommage pour l’ensemble de la société française, dommage pour sa capacité à réussir la grande transformation dans laquelle elle est engagée.
En quelques années, le monde a plus changé que durant un demi-siècle. Quelles sont en effet les nouvelles sources de richesses, de bien-être et finalement de puissance ? L’information et sa circulation, le savoir et sa diffusion, la relation sous ses formes interindividuelles et collectives. Comment ne pas voir que dans ces trois domaines les femmes, en raison de leur identité et de leur histoire, sont aussi bien – quand ce n’est pas mieux – placées que les hommes pour relever les défis qui s’annoncent ? Quand la force physique ne compte plus, sauf sur les rings, quand l’organisation hiérarchique est périmée, quand la rationalité linéaire et abstraite ne peut plus rendre compte de la complexité d’un monde de plus en plus interdépendant, quand enfin la concertation et le débat sont désormais indispensables à la formation des décisions collectives, comme l’a montré le mouvement social de la fin de l’an dernier, il est certainement temps de changer nos conceptions du pouvoir et la clé de sa répartition entre hommes et femmes. Les Français seront-ils dans le monde postindustriel les derniers à en prendre conscience?
Débattre, éduquer, inciter ne suffisent plus pour modifier une situation qui perdure malgré les bonnes volontés. Pour atteindre l’égalité effective des hommes et des femmes à tous les échelons et dans tous les secteurs de la société française, il faut que le politique donne l’exemple. Et pour cela le temps de la contrainte, fût-il transitoire, est arrivé.
Une pratique renouvelée du pouvoir et de la démocratie ne sera possible que soutenue par une volonté et une pression politique sans faille. L’objectif est d’arriver, par étapes, à la parité.
L’Express ; 6 juin 1996
Questions :
1. Résumez ce texte en mettant en évidence la pensée des auteurs et les idées essentielles développées. (10 points)
2.En vous appuyant sur vos expériences, sur vos observations, sur l’actualité…vous donnerez votre point de vue argumenté sur une ou plusieurs idées exposées par les auteurs (10 points )
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