Lille 2001

Annales Orthophonie Lille 2001

Epreuve de compréhension d’un texte de nature littéraire

En Grèce, le gouvernement socialiste de M. Costa Simitis a annoncé son intention de supprimer la mention de la religion sur les cartes nationales d’identité. Dans ce pays où la séparation de l’Eglise orthodoxe, synonyme d’identité nationale, et de l’Etat n’a jamais été réalisée, cette mesure mettrait un terme à une obligation contraire aux principes démocratiques. La décision est d’autant plus positive qu’elle intervient à l’heure où, au nom de l’Europe, certains remettent en cause le principe de la laïcité.

Paris, 1999, une jeune Malienne de vingt-quatre ans, Mme Mariatou Koita, dénonce les pratiques d’excision du clitoris, présentées comme requises par sa « culturel ». Première victime à porter plainte, elle pouvait s’appuyer sur la loi républicaine, qui réprime toute mutilation. Certaines personnalités de la communauté malienne ont alors parlé de « trahison ». Effet pervers du « droit à la différence » quand il n’inclut pas pour l’individu le droit d‘être différent de sa différence, c’est-à-dire de vivre son éventuelle « appartenance » de façon distanciée. Le « respect des cultures », souvent invoqué contre l’idéal suppose abstrait de la laïcité, doit-il aller jusqu’à une consécration de tous les usages ? C’est ici l’ambiguïté de la notion de culture qui est jeu, dès lors que des relations d’asservissement se trouvent revêtues d’un label « culturel » dont la fonction de légitimation est évidente. Difficile question des rapports entre droit, politique et culture. Contester une tradition rétrograde, ce n’est pas renier ses racines, mais distinguer les registres d’existence en évitant de confondre la fidélité à une culture et l’asservissement à un pouvoir.

De quelle façon les valeurs fondatrices de liberté et d’égalité peuvent-elles être respectées dans un espace européen destiné à s’élargir ? Tel est l’enjeu de l’idéal laïque, irréductible à un simple cadre juridique, et dont on peut mesurer l’actualité dans un monde déchiré, sollicité par les revendications identitaires, menacé par les restaurations cléricales et les dérives communautaristes. A l’inverse, face aux nouvelles expressions religieuses et au nom de l’harmonisation européenne, certains, en France, demandent une redéfinition de la laïcité, qu’ils prétendent « ouvrir » en mettant fin à la neutralité de l’espace public. Et ce, au nom de l’Europe.

Pourtant, les questions sous-tendues par l’idéal laïque n’ont rien de spécifiquement « franco-français ». Elles concernent toute l’Europe. En 1995, l’Allemagne est secouée par la « querelle des crucifix ». Le 10 août 1995, le tribunal de Karlsruhe a déclaré inconstitutionnel un règlement du Land de Bavière qui oblige les écoles publiques à accrocher un crucifix dans chaque salle de classe. Blâme du Vatican. Les milieux laïques allemands s’étaient indignés du marquage confessionnel imposé à des lieux qui ont pour fin d’accueillir tous les enfants. Ils avaient souligné l’importance de la neutralité d’un cadre d’accueil à vocation universelle. M. Helmut Kohl avait pour sa part affirmé que le christianisme est constitutif de la « culture allemande » et que le retrait des crucifix était à ses yeux inacceptable. Confusion délibérée entre culture et religion , qui fait violence à ceux qui ont d’autres options spirituelles, et qui se voient ainsi relégués au rang de citoyens de seconde zone par une symbolique discriminatoire, peu soucieuse d’universalité.

SANS PREFERENCE NI DISCRIMINATION

Le même genre de questions, voire d’expressions polémiques, surgissent dans toute l’Europe. De vifs débats ont lieu en Pologne et en Slovénie (pays reconnaissant la séparation des Eglises et de l’Etat), où le Vatican cherche à imposer un droit de regard des autorités religieuses sur les programmes scolaires. L’enjeu est à la fois politique et philosophique. Pour promouvoir ce qui unit, et assurer la plénitude de l’égalité, notamment sur le plan spirituel, une stricte séparation de l’Etat et de toute Eglise est nécessaire. Croyants et libres penseurs, mais aussi croyant de toutes religions peuvent alors se reconnaître à égalité dans la puissance publique : la neutralité confessionnelle de celle-ci, exigée par le souci de l’universel, lui permet de s’affirmer véritablement comme bien de tous, sans préférence ni discrimination. La laïcité n’implique donc pas l’hostilité à la religion en sa dimension spirituelle, mais le refus de toute captation cléricale de la sphère publique. Elle unit sans lier. La concorde laïque élève les êtres humains au-dessus de tous les particularismes, sans exiger en aucune manière la négation de ceux-ci. La laïcité consiste à faire du peuple tout entier, sans privilège ni discrimination, la référence de la communauté politique. Celle-ce mérite dès lors son nom de République, bien commun à tous. Le clergé d’une religion particulière n’est pas contesté, tant qu’il se contente d’administrer les choses de la foi pour ceux qui lui reconnaissent librement un tel rôle. Mais dès qu’il entend exercer un pouvoir sur l’ensemble des être humains, et capter à son profil la puissance publique, il fait violence à ceux qui ont d’autres options spirituelles.

Quant à la notion de culture, son ambiguïté doit être explicitée. Dans son acception dite « dynamique », elle recouvre l’ensemble du patrimoine esthétique et intellectuel de l’humanité, dont se nourrit l’instruction, qui nourrit l’esprit critique. Dans son acception dite « statique », elle se réfère aux usages, aux représentations et aux œuvres d’une communauté humaine, et reflète des rapports de pouvoir tels que les façonnés une tradition particulière. La liberté se joue dans la possibilité d’un recul critique à l’égard de cette tradition. La laïcité ne requiert pas des sujets humains désincarnés et abstraits : elle refuse seulement de tenir pour « culturels » et respectables des rapports de pouvoir, fussent-ils enveloppés de coutumes qui, à la longue, les font paraître solidaires de toute une « identité collective ».

Un exemple, dont on sait la dimension controversée en France, illustre cette distinction. Nombreuses sont les jeunes lycéens musulmanes qui se réjouissent de ce que la « loi du père » ne règne pas dan l’école républicaine où elles choisissent de se rendre tête nue, non voilées. Faut-il compromettre leur liberté ainsi affirmée et leur ôter l’appui d’une loi fondatrice qui préserve les lieux publics d’instruction et d’éducation des stigmatisations selon le sexe, la religion ou l’appartenance politique ? La question est décisive. Droit des individus ? Droit des communautés ? Il est vrai que d’autres jeunes filles, sans y être contraintes, souhaitent porter le voile dans l’école. Il faut alors rappeler les exigences propres au lieu scolaire, qui doit être soustrait à la fois aux groupes de pression et à toute manifestation qui en compromettrait la sérénité. Afin d’éviter toute stigmatisation, de telles exigences devraient s’appliquer à tout signe religieux, quelle qu’en soit la nature, dès qu’il revêt une dimension ostentatoire : croix provocante, kippa ou foulard islamique. On s’épargnerait du même coup toute mesure unilatérale qui est vécue comme une discrimination par une population qui a bien des raisons de se sentir exclue.

Liberté de conscience, égalité juridique de toutes les options spirituelles, qu’elles impliquent ou non une croyance religieuse-, visée, par-delà les différences, d’un monde commun qui unit sans lier ; émancipation en chaque homme de la puissance de jugement qui fonde l’autonomie éthique et rationnelle de la personne. L’ensemble de ces principes organise, dans la république laïque, les conditions d’une concorde authentique, n’excluant ni le désaccord, ni le débat, ni l’expression des différences, mais permettant de transcender celles-ci par la conscience vive de la valeur du bien commun, de l’espace civique qui rend possible l’accomplissement simultané de la liberté et de l’égalité.

En effet, le pluralisme des options spirituelles peut exister selon trois modalités : le conflit ouvert, la coexistence exclusive en forme d’apartheid, l’espace civique commun rendant possible la diversité sans s’aliéner à elle. Le premier cas de figure est celui des guerres de religion, le second, celui de la mosaïque des communautarismes juxtaposes parfois rebaptisée « démocratie des identités », le troisième, celui de la république laïque, qui donne un statut juridiquement privé à l’expression individuelle ou collective des particularismes spirituels et religieux.

La laïcité institutionnelle promeut une loi commune qui laisse les hommes libres de définir leur éthique de vie et leur démarche spirituelle, et un dispositif d’instruction qui dispense une culture ouverte à l’universel, susceptible d’émanciper la capacité de jugement autonome en l’exerçant méthodiquement et en lui fournissant des références non partisanes. Droit républicain et école laïque sont à cet égard décisifs.

Les pays d’Europe, marqués par des histoires très différentes, s’approchent plus ou moins de cet idéal. La France a poussé cette dynamique assez loin au regard des autres pays d’Europe. Mais elle-même reste encore, à certains égards, en deçà d’une application complète de l’idéal laïque. Le financement public d’écoles privées confessionnelles en est un exemple manifeste.

Une approche comparée permet de remarquer, sommairement, que la laïcisation, comme séparation de la puissance publique et de toute Eglise a prévalu dans les pays à dominante catholique, ce qui n’est pas les cas pour les pays sous domination protestante, où la sécularisation religieuse a impliqué les églises réformées dans l’organisation de la vie sociale et l’institutionnalisation politique. Dans les pays sous domination catholique, la lutte pour les libertés a pris la tournure d’un affrontement direct avec l’autorité religieuse qui les entravait. La séparation laïque a promu à la fois la liberté de conscience et l’égalité de principe de tous, croyants et non-croyants. Elle a, plus profondément, marqué la mise en harmonie du caractère public de la puissance politique et du peuple conçu comme totalité indivisible (Le Laos), dont aucune partie ne peut être privilégiée institutionnellement, notamment par un marquage confessionnel du domaine public.

Pour l’essentiel, la liberté de conscience est respectée dans les pays à domination protestante. Mais la situation y diffère sensiblement de celle des pays laïcs. La pénalisation du blasphème, par exemple, limite cette liberté, en en soumettant l’expression aux valeurs religieuses. Le droit de regard sur les programmes d’enseignement reconnu de certaines Eglises va dans le même sens. Une sorte de privilège public des religions y est instauré, comme l’atteste l’existence d’un impôt religieux dument collecté par l’Etat (Allemagne, Danemark). Ces discriminations positives mettent à mal le principe d’égalité. La mise en cause de l’interruption volontaire de grossesse dans la partie ouest de l’Allemagne, et aussi certaines censures inspirées par les autorités religieuses vont dans le même sens. En Autriche, l’article 108 du code pénal prévoit des sanctions contre tout « dénigrement des préceptes religieux ». C’est au nom de cet article que le diocèse d’Innsbruck, en 1986, a engagé des poursuites contre la projection d’un film inspiré du drame d’Oskar Panizza, Le Concile d’amour. Après la saisie du film sur ordre du tribunal d’Innsbruck, la Cour européen des droits de l’homme de Strasbourg confirma la sanction. Les juges ont en effet assimilé des attaques contre une croyance religieuse à une mise en cause des droits d’autrui, considérant sans doute comme une offense personnelle l’ironie ou la cause des convictions religieuses, c’est ouvrir la voie à une sorte d’ordre moral. En d’autres temps, Pierre Bayle s’insurgeait contre la transformation du blasphème en délit, en rappelant que le blasphème n’est scandaleux qu’aux yeux de celui vénère la réalité blasphème. La même Cour européen avait tranché en sens inverse le 7 décembre 1976, dans l’arrêt « Handyside », en rappelant que la liberté d’expression vaut également pour les idées qui heurtent. On le voit, le flottement des institutions européens est révélateur de bien des incertitudes, et peut –être aussi des rapports de forces changeants dans la façon de dire le droit. L’intégration européenne rend inquiétante l’évolution de la jurisprudence à Strasbourg et à Luxembourg.

La laïcité échappe à de telles incertitudes. Elle stipule en effet que les libertés ne sont plus accordées, et mesurées, par une puissance qui pourrait ne pas les accorder, mais acquièrent un caractère originaire. L’instance européenne, en faisant droit aux groupes de pression religieux, tend à revenir sur ce caractère originaire, puisqu’elle se place à nouveau en position d’accorder ou de ne pas accorder ce que marque d’ailleurs le flottement de ses décisions.

UNE ETRANGE REDEFINITION

Le second critère comparaison entre sécularisation religieuse et laïcisation est celui de l’accord entre le caractère public de la puissance commune et la totalité indivisible du peuple. Or sur ce point, la persistance du marquage confessionnel des institutions politiques communes à tous induit une discrimination psychologique et morale implicite, à l’égard des citoyens qui ne partagent pas la confession de référence, ou n’ont aucune confession. A tel point que les catholiques eux-mêmes ont lutté pour la séparation de l’Etat et de toute l’Eglise quand s’imposait une autre religion « officielle » : la religion protestante dans sa version calviniste, aux Pays-Bas (au XIXe siècle) ou l’Église luthérienne, Eglise d’Etat au Danemark.

L’exemple de l’Allemagne est tout à fait significatif. Les églises du peuple (Volkskirchen) y jouissent d’un « impôt religieux » (8% de l’impôt t sur le revenu) et interviennent de multiples façons dans la vie publique, voire dans l’activité de contrôle des grands médias. Or tous les Allemands ne sont pas croyants. La sécularisation des Eglises, sans réitérer les modalités traditionnelles du cléricalisme catholique, s’apparente malgré tout à lui par sa captation de la puissance publique et le privilège institutionnel octroyé à des croyances qui ne sont le fait que d’une partie de la population. C’est alors le principe d’égalité qui est en cause.

La laïcité comme séparation stricte semble de mieux en mieux reconnue. Il n’est donc pas légitime d’invoquer l’Europe pour la mettre en cause. En Allemagne, en Grande-Bretagne, en Belgique, voire en Espagne, des voix s’élèvent également pour demander une évolution vers une laïcisation « à la française », dans le moment où, en France, d’autres voix se prononcent pour une évolution inverse …

Au Portugal notamment, l’association Republica Laicidade réclame l’abolition du concordat hérité de Salazar. En Belgique, le Centre d’action laïque, bien qu’il gère la « communauté laïque », affirme toujours que son but est la séparation institutionnelle. En Allemagne, plusieurs associations, dont le Bund gegen Anpassung (Union contre le conformisme), réclament l’abrogation du concordat hitlérien de 1933 et la séparation stricte de l’Etat et de toute Eglise. En Grande-Bretagne, la National Seculary Society, auditionnée récemment par la Chambre des Lords, a demandé également la séparation. En Suisse enfin, la Libre Pensée combat pour que chaque canton adopte la séparation laïque, et l’à déjà obtenue dans un certain nombre. Enfin, tout récemment, la Suède vient de prononcer la séparation de l’Etat et de l’Eglise luthérienne.

La laïcité peut donc valoir pour toute l’Europe. Reste évidemment à promouvoir la justice sociale pour déjouer la tentation des replis communautaristes, et rendre ainsi pleinement lisible à tous l’idéal laïque. L’Europe laïque va de pair avec l’Europe d’une culture émancipatrice dont elle esquissa le programme à l’époque des Lumières. Mais elle a partie liée, également, avec l’Europe sociale qui est à construire.

Question 1 :Dans la partie du texte qui commence à « Pour promouvoir ce qui unit {…} » jusque « identité collective », vous repérerez les idées fondamentales et résumerez le propos de Henri Pena-Ruiz en 10 lignes maximum.

Votre texte devra suivre la pensée de l’auteur et ne comporter aucune incorrection. Toute erreur orthographique sera décomptée. (1 point)

Question 2 : « Le droit d’être différent de sa différence ». Expliquez ce que cela signifieen vous appuyant sur le contexte (cinq lignes maximum).

Question 3 : « Le refus de toute captation cléricale de la sphère publique ». Expliquezce que désigne cette phrase d’après le texte et sur un plan général.

Question 4 : Apportez votre définition aux termes ou expression suivants :

a. Confessionnel b.Sécularisation c.Stigmatisation d. Repli communautariste

Question 5 : Quel titre vous semble le mieux convient à cet article

a.Le foulard islamique : questions b.Quand la République se veut laïque

c.L’Europe a besoin de la laïcité d.L’État et les Églises

Question 6 : Dans l’expression « tout dénigrement de préceptes religieux ». quelle est la nature grammaticale de « tout » ?

a.Article b.Pronom défini c.Pronom personnel d.Adjectif indéfini

Question 7 : ans le texte (hors bibliographie), le mot « laïcité » apparait :

a.5 fois b.8 fois c.10 fois d.11 fois

Question 8 : Une culture émancipatrice esquissée à l’époque des Lumière ». Indiquez celui de la liste ci-dessous qui n’est pas de cette époque :

a.Montesquieu b.Voltaire c.Jules Ferry d.Diderot

Question 9 : La France est-elle :

a.Une république totalement laïque ? b.Une démocratie des « identités » ?

c.Une république laïque mais avec des réserves ? d.Une république confessionnelle ?

Question 10 : Quelle définition retenez-vous du terme « République » ?

a.Régime politique dans lequel le peuple exerce sa souveraineté

b.Entité politique constituée d’un territoire, d’une population, d’un pouvoir

c.Communauté qui possède une unité historique, linguistique, culturelle…

d.Régime politique dans lequel le pouvoir est partagé, où la fonction de chef de l’État n’est pas héréditaire

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