Annales du concours de Moniteur-Educateur de la Réunion; session 2006 Epreuve écrite français.

Annales du concours de Moniteur-Éducateur de la Réunion ; session 2006

Épreuve écrite.

Durée : 3 heures 30.

1. Questions. (8 points)

a. Un bilan accablant a été dressé par l’UNICEF dans son rapport annuel rendu public le 14 décembre 2004 : près de 50 % des 2 milliards d’enfants que compte la planète vivent dans un état de pauvreté absolue. Qu’en pensez-vous au regard de ce que vous percevez dans les médias ?

b. En 2004, le gouvernement français a entrepris une réforme de l’assurance maladie. Quelles sont les principales mesures et leurs effets dans la vie quotidienne ?

c. En 2004, le rectorat de La Réunion a fêté son vingtième anniversaire. Des efforts considérables ont été faits dans cette période et pourtant des problèmes importants demeurent. Qu’en pensez-vous ?

2. Résumé (12 points)

Texte à résumer en 450 mots (+ ou – 10 %). Vous devez préciser à la fin de votre résumé le nombre de mots que vous avez utilisés.

Acteurs du hip-hop et institutions : entre conflit et négociation.

A travers le rap, la danse ou les graffitis, une négociation s’engage entre les adolescents et les institutions en charge de la politique jeunesse. Des activités artistiques souvent inconnues des adultes. C’est dans l’interaction que se développe un rapport adulte-adolescent autour de l’expérimentation sociale, y compris en passant par le conflit.

Le hip-hop, culture juvénile apparue en France au début des années quatre-vingt, est aujourd’hui très présent dans les périphéries urbaines. Investie dans une large mesure par des jeunes, souvent issus de l’immigration, cette culture, au travers de la pratique de la danse, du rap et du graffiti, donne à ses acteurs des supports d’expression. Les institutions locales, pour certaines d’entre elles, ont trouvé dans cette pratique juvénile une nouvelle modalité d’investissement auprès de la jeunesse. Comment les jeunes utilisent-ils ces propositions ? Quelles interactions naissent de ces échanges oscillant entre conflit et négociation pour ces nouveaux acteurs ?

Les acteurs en jeu.

Les relations entre les jeunes et les institutions locales peuvent prendre différentes formes en fonction du rôle que se donne l’institution et de la place que prennent les jeunes au sein du fonctionnement local. Ces institutions locales sont le plus souvent municipales. Des espaces spécifiquement réservés ont ainsi fait leur apparition, généralement gérés par le service jeunesse. Trois formes d’institutions locales peuvent être rencontrées :

-l’institution dite “ouverte” proposera des projets et des actions pour les jeunes s’inscrivant dans la pratique du hip-hop, se traduisant par des interactions constructives pour chacun. Reste alors à s’interroger sur ce qui pousse réellement les institutions à développer ce genre d’orientations.

– l’institution dite “fermée” estime que la jeunesse ne nécessite pas un espace qui lui soit propre. Elle va alors l’ignorer ou la répartir dans l’ensemble de ses services. La jeunesse ira chercher ailleurs ce qu’elle ne trouve pas ici ou bien elle entrera en conflit, revendiquant une reconnaissance.

-l’institution dite “figée” pourra alors résister en refusant tout échange avec la jeunesse ou négocier après un certain temps plus ou moins long de conflit. La plupart du temps, l’institution choisit la négociation afin de préserver la paix sociale. Certaines ne fonctionnent que sur le mode conflit-négociation, se servant de la demande pour développer sa politique jeunesse. Il reste évident que les institutions locales peuvent être tour à tour “ouvertes”, “fermées” ou “figées”.

De leur côté, les jeunes développent plusieurs attitudes. Certains se situeront comme simples usagers de l’institution. Ils prendront ce qui les intéresse sans jamais créer d’interactions. D’autres proposeront à l’institution des aménagements qui leur permettront de s’inscrire dans une expérimentation sociale. D’autres, encore plus loin dans leurs actions, utiliseront souvent le conflit pour accéder à leur demande. C’est dans l’interaction qu’ils obtiendront les moyens et les espaces nécessaires à leur pratique. Les jeunes rappeurs sont dans ce cas-là. D’autres jeunes, enfin, contourneront les résistances de l’institution en s’installant là où on ne les attend pas. C’est le cas des danseurs hip-hop. Les deux derniers cas nous intéressent plus particulièrement car ils permettent de mettre en avant toutes les compétences que les jeunes possèdent et savent utiliser face à l’institution pour pouvoir s’inscrire dans leur culture, le hip-hop.

Institution et rap.

Il y a quelques années, des jeunes ont revendiqué dans une ville de banlieue le droit de pratiquer le hip-hop, poussant la municipalité ayant officiellement inscrit la jeunesse dans ses préoccupations à organiser, au sein de son service jeunesse, des espaces dédiés à cette pratique. C’est la mise en œuvre d’un de ces espaces que nous souhaitons retracer ici.

Au sud de la ville, le quartier qui nous intéresse est excentré. La maison de la culture refuse d’accueillir les jeunes qu’elle qualifie de trouble-fêtes. La maison des jeunes est loin. La jeunesse se retrouve dans un square situé au bout d’une rue en cul-de-sac. Cette présence fait fuir les mères de famille et les promeneurs. Plusieurs fois la police s’est déplacée, ce qui crée des tensions. Un groupe de rappeurs, organisé en collectif, décide alors d’interpeller la municipalité par l’intermédiaire du responsable de la jeunesse sur ce quartier. Celui-ci travaille avec le groupe pour trouver une solution. Le collectif en a une, mais il a besoin de l’aide de la municipalité. Son rêve est de réhabiliter un petit local près du square et d’y installer du matériel pour proposer aux jeunes du quartier de s’initier à la pratique du hip-hop. le projet est intéressant. Pourtant, lorsque les riverains le découvrent, ils prennent peur et s’opposent à la réalisation. La réaction est immédiate, les jeunes occupent le square, espérant que la municipalité les entendra.

Après de nombreuses rencontres entre les jeunes et les responsables de l’institution, mais aussi avec les riverains et l’ensemble du quartier, les jeunes obtiennent de réaliser leur projet. Pour cela, ils l’exposent à l’ensemble des parties concernées, puis s’engagent par l’intermédiaire d’un contrat avec la municipalité à respecter certaines règles obligatoires dans le fonctionnement d’un lieu public. Désormais, la gestion du local leur appartient. Pour pouvoir remettre en état les lieux, le collectif donne un concert de rap. Avec l’argent, les jeunes grattent les murs et installent le matériel : platines, ordinateurs, clavier musical, micros, enceintes. Un nouveau studio voit le jour, géré par les jeunes qui peuvent transmettre tout leur savoir-faire à ceux du quartier dans la plus pure tradition de la culture hip-hop.

Dans ce cas, même si le conflit a été très vite désamorcé par une municipalité à l’écoute de sa jeunesse, la négociation puis la création d’un contrat et la naissance d’un lieu ont montré toutes les compétences que les jeunes peuvent développer pour accéder à la pratique et à la transmission de leur culture.

Les danses hip-hop dans l’espace public.

L’univers des danses hip-hop offre lui aussi des exemples de mobilisation de ses acteurs qui permettent de mettre en avant les enjeux de cette pratique particulière et de cette culture en général. La manière dont les jeunes danseurs s’initient à leur pratique offre en effet un exemple caractéristique de la manière dont ce mode d’expression remet en question les modalités traditionnelles d’apprentissage de la danse. D’abord parce que les danses hip-hop s’inscrivent, dès leurs premières heures, dans un espace qui n’est pas prévu pour danser et qui est celui de la rue. Ce sont ainsi des lieux de passage souvent très fréquentés qui vont devenir des lieux d’entraînement, de transmission et de création. Le hall d’un immeuble, un parking, mais aussi la place Carrée des Halles, le Trocadéro, La Défense, la gare de Lyon…autant de lieux qui, le temps d’un regroupement de danseurs, voient leur vocation première d’espace de “va-et-vient” détournée au profit de la mise en scène de corps en mouvements. Un détournement qui vient bousculer les simples passants dans leurs habitudes et suscite des réactions diverses, allant de la peur à la curiosité, en passant par l’enthousiasme de certains badauds qui se prennent au jeu de ces spectacles gratuits et vont même jusqu’à y voir un rendez-vous régulier.

Quand on demande aux danseurs pourquoi ils choisissent ces endroits plutôt qu’une salle de danse, ils expliquent que c’est une question de moyens ; c’est par défaut de lieux d’accueil peu coûteux et adaptés à leur pratique qu’ils investissent dans l’espace public. Mais c’est aussi une question de sol, le revêtement glissant se prête tout particulièrement à l’exécution de leurs figures ou de leurs pas. Enfin, ces lieux sont à tout le monde (donc pourquoi pas à eux) et restent accessibles à toute heure. Autrement dit, des conditions d’usage qui sont rarement celles des lieux mis à disposition par les institutions œuvrant en direction de la jeunesse.

Dans une maison de quartier d’une banlieue de l’Ouest parisien, les jeunes danseurs ont ainsi pris l’habitude (bien qu’une salle polyvalente existe et puisse leur être prêtée sur certaines plages horaires ) de faire de la street-dance dans les couloirs des locaux, au grand désespoir du responsable local qui leur demande, à chaque fois, de sortir. C’est parce que les couloirs sont revêtus d’un linoléum lisse qu’ils sont devenus des terrains de prédilection pour ces jeunes danseurs. Un cas précis qui permet de mettre en évidence le malentendu qui semble être au cœur de l’interaction entre ces jeunes et l’institution et qui donne souvent naissance au conflit. Un malentendu quant à la nature des besoins des premiers et quant aux limites de la (bonne) volonté des seconds à y répondre. Or, l’institution ignore que l’un des usages en danses hip-hop consiste en la répétition, chaque fois que l’occasion se présente, des figures apprises entre pairs ou dans le cadre d’un atelier pour atteindre une maîtrise du mouvement et pouvoir surenchérir dans le cadre de défis de danse. Elle conclut donc à un échec car pour elle, la prestation visait non pas à répondre à une demande des jeunes, mais à faire cesser les regroupements nocturnes dans la rue. Son entrée dans les espaces réservés et réglementés est nécessaire et réclamée par ses acteurs. Toutefois, il s’agit là d’un développement qui semble devoir se faire en parallèle de son existence dans l’espace public où elle écrit son histoire et crée ses codes.

Jeunes et institutions : vers la quête d’un consensus ?

Ces quelques illustrations des différents types d’interactions entre jeunes acteurs du hip-hop et certaines institutions soulèvent en fait des problématiques ayant trait dans un même temps aux politiques de la ville, au culturel et au social. La culture hip-hop révèle une frange de la population médiatisée jusqu’alors pour ses manquements plutôt que pour ses compétences. Ainsi, dans le face-à-face qui met en scène acteurs institutionnels et jeunes acteurs du hip-hop, on se retrouve au cœur d’expérimentations sociales avec l’ensemble des aléas qu’elles impliquent.

Les pratiques hip-hop véhiculent à la fois des modes de transmission et des savoirs nouveaux méconnus des acteurs institutionnels et, plus largement, des non-initiés aux codes de cette culture juvénile, urbaine et émergente. La prise en compte des demandes des jeunes qui s’inscrivent dans cette culture par les institutions dépendra de la volonté de ces dernières à chercher à comprendre les enjeux de la culture hip-hop tels que ses acteurs la conçoivent. En outre, plutôt qu’un rapport entre “ceux du hip-hop” et les autres, on assiste à la mise en présence d’adultes et de jeunes. des adultes qui se trouvent confrontés à leur incompétence dans des domaines qui leur sont inconnus, tandis que les jeunes maîtrisent les codes et se les transmettent même entre pairs. On voit s’organiser une relation de transmission transgénérationnelle remettant en cause le rapport de descendance qui primait jusque-là. Ce mode d’échange basé sur le conflit et la négociation peut ainsi être perçu, aujourd’hui, comme le seul langage commun entre ces jeunes qui évoluent dans le milieu hip-hop et les institutions.

Véronique BORDES et Dieynébou FOFANA ; Informations sociales ; octobre 2004.

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