Concours de Moniteur-Éducateur d’Angers ; session de Novembre 2002.
Épreuve écrite
Résumé-dissertation.
Durée : 3 heures
Transmettre, oui…mais comment ?
Saint Augustin écrivait au Vè siècle de notre ère : “Qui donc chercherait la savoir de manière si insensée qu’il envoie son fils à l’école pour savoir ce que pense le maître ? “. Pour nourrir et clarifier le débat, on peut énoncer trois principes fondateurs ; l’école doit transmettre indissociablement : 1. des savoirs qui inscrivent l’enfant dans un groupe d’appartenance et lui permettent de s’y intégrer ; 2. des savoirs qui donnent à l’enfant les moyens d’échapper à toute forme d’emprise, y compris l’emprise de la collectivité dans laquelle on l’inscrit ; 3. des savoirs qui permettent à l’enfant d’accéder, au-delà de toute appartenance spécifique et de l’expression légitime de sa singularité, à l’universalité de l’humaine condition.
Il n’est pas d’exemple où un être humain ait pu atteindre le statut d’adulte sans que soient intervenus dans sa vie d’autres êtres humains, adultes ceux-là. L’enfant, en effet, vient au monde démuni et il ne peut grandir que s’il est introduit dans le monde, si des adultes prennent en charge son arrivée dans la maison. Là, il lui faut apprendre les règles de ceux qui l’accueillent. Ce n’est pas facile : l’intégration dans la domus est toujours une entreprise de “domestication”, une affaire d’horaires à respecter, d’habitudes à prendre, de codes à acquérir, d’obligations auxquelles il faut se soumettre.
C’est pourquoi celui qui est éduqué ne peut pas choisir lui-même ce à quoi il doit être éduqué. Nos enfants ne choisissent pas la langue dans laquelle ils vont s’exprimer, les coutumes avec lesquelles ils vont vivre. Pas plus qu’ils ne pourront, à l’école, choisir les disciplines qu’ils vont devoir apprendre pour s’intégrer dans la société. L’adulte a un impératif “devoir d’antécédence”. Il ne peut abandonner l’enfant sans l’inscrire dans une histoire et lui donner les moyens de se développer dans la collectivité qui l’accueille : habitudes et savoir-faire qui lui permettent de vivre au quotidien, langages fondamentaux pour communiquer avec ses semblables dans tous les domaines , connaissances des phénomènes naturels et sociaux dans lesquels il devra s’insérer, identification des enjeux historiques, économiques, politiques, auxquels il devra faire face, maîtrise des mécanismes qui permettent de prendre une place parmi les hommes de son temps.
Mais si l’école doit transmettre les savoirs nécessaires à l’intégration dans un groupe social donné, elle doit transmettre ces savoirs de telle manière qu’ils soient simultanément un outil d’émancipation à toute forme d’aliénation. En d’autres termes, on doit donner les moyens de s’intégrer à un groupe et, en même temps, de prendre de la distance avec lui.
C’est ce qui spécifie les savoirs scolaires : ils doivent être, en même temps, des outils d’intégration, dans un contexte donné et des moyens de s’émanciper de ce contexte, voire de le récuser. Ils ne peuvent s’inscrire dans une logique d’inculcation au risque de transformer l’institution scolaire, comme dans les anticipations les plus noires de la science-fiction, en outil de normalisation. A cet égard, les méthodes actives, qui mettent l’individu en situation de construire son savoir par lui-même, ne sont pas des prérogatives : c’est lui qui organise la situation d’apprentissage. C’est lui aussi qui incarne l’exigence de recherche de la vérité, ainsi que le refus de tout dogmatisme qui doivent être transmis aux élèves en même temps que les savoirs eux-mêmes, dans le même acte, dans le même temps.
Car, si l’école a pour mission de socialiser les élèves, ce n’est pas en organisant d’aimables discussions à bâtons rompus, c’est bien à travers la mise en place progressive de situations d’apprentissages où la confrontation des personnes peut être régulée par l’exigence de vérité.
Acquérir la liberté de pensée
Il est nécessaire, pour cela, de garantir plusieurs conditions : il doit y avoir des objets médiateurs (on parle de ce quelque chose et on peut confronter nos opinions à propos de cette chose ) ; il doit exister des règles de fonctionnement qui permettent à chacun de s’impliquer (il faut éviter qu’un participant impose sa loi ou que certains soient exclus ) ; on doit enfin être attentif à la possibilité offerte à chacun de s’engager dans un apprentissage pour se dégager d’une image de soi dans laquelle il est enfermé ( “je ne suis pas capable de lire ce livre en entier, de faire une division, de rédiger un poème…” ) En classe donc, l’élève doit se construire en tant qu’être social appartenant à une collectivité et comme sujet libre capable de prendre ses distances avec cette collectivité. Mais il va aussi à l’école pour accéder à l’universalité et entendre, au-delà de son milieu social, familial et de ses caractéristiques personnelles, l’écho des autres hommes et l’appel de ceux-ci à partager les questions constitutives de l’humaine condition.
Philippe MEIRIEU
Professeur de sciences de l’éducation à Lyon II
Questions :
1. Résumé de texte :
Vous résumerez en 160 mots l’ensemble du texte (un écart de plus ou moins 10 % sera toléré ).
2. Dissertation.
Selon vous, quels obstacles rencontre aujourd’hui l’école pour permettre à l’enfant “d’entendre, au-delà de son milieu social, familial et de ses caractéristiques personnelles, l’écho des autres hommes et l’appel de ceux-ci à partager les questions constitutives de l’humaine condition”?
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