Concours d’ Éducateur spécialisé de la région Aquitaine ; session 2005
Dialogue sur la nature humaine (extrait)
Boris Cyrulnik : Vous avez dit que la société vit de la mort de ses individus. Ne peut-on pas dire également qu’une société vit de la mort de ses théories ? Car le plus sûr moyen d’assassiner une idée, c’est de la vénérer. A force de la répéter, on la transforme en stéréotype, au point que l’on peut la réciter en pensant au dernier match France-Angleterre ! Faire vivre une idée, c’est au contraire la débattre, la combattre, chercher à tuer certains éléments qui la composent. Nous savons de toutes les façons que les causalités linéaires sont abusives ; c’est nous qui les fabriquons pour donner au monde une vision réductrice et donc sécurisante. Dès l’instant où j’ai une certitude, la certitude est le meilleur de mes tranquillisants ; or, on connaît les effets des tranquillisants, ils font dormir et engourdissent la pensée. Aussi une petite angoisse, un petit débat, la petite mise à mort d’une idée permettent-ils de créer une autre idée, de faire vivre et faire naître une nouvelle théorie ? Même raisonnement pour l’homme ! Lorsque nos enfants arrivent au monde, pourquoi leur faut-il vingt à trente mois pour apprendre à parler notre langue ? Il y a en fait une genèse préalable qui les prépare à la langue. Lorsqu’ils arrivent à la langue, ils naissent à un autre monde, structuré auparavant par le récit de leur famille et de la société. Et lorsqu’on vieillit, c’est généralement là, au troisième âge, qu’on arrive à comprendre le sens de nos efforts, ce sens pouvant alors se mettre en récit. Il y a, à ce moment, une notion importante, celle de passer le relais à d’autres qui feront de nouvelles théories. Si l’on veut vivre, on est voué à débattre et à combattre, c’est évident.
Edgar Morin : Oui…Et j’ai d’ailleurs essayé d’établir une conception des idées en faisant la différence entre théorie et doctrine. J’appelais théorie un système d’idées qui se nourrit dans l’ouverture avec le monde extérieur, en réfutant les arguments adverses ou en les intégrant s’ils sont convaincants, et en acceptant le principe de sa propre mort, de sa propre biodégradabilité si par exemple des événements infirment la théorie. C’est du reste ce qui arrive dans les sciences, puisqu’il y a compétition dans les théories : quand arrive une nouvelle théorie, plus complète que l’ancienne, l’ancienne accepte la mort. Une doctrine est une théorie, mais elle est fermée. Elle se réalimente sans arrêt par la référence à la pensée de ses fondateurs, dits infaillibles, du type “Marx a dit”; “Freud a dit”, références à un texte canonique, biblique, etc. Ces dernières veulent être une confirmation permanente de l’idée, quand quelque chose semble la contredire, quand la réalité présente un obstacle. Bien sûr, les doctrines peuvent vivre plus longtemps, car elles se blindent. Le plus souvent, elles peuvent tenir des siècles parce qu’on ne peut finalement les vérifier qu’après la mort : le paradis, l’enfer, la promesse de Dieu, etc. Mais même sur le plan des idées sociales et politiques, combien de temps des théories perdurent; alors qu’on a montré leur fausseté de multiples façons ? Et pourquoi ? Mais parce que les doctrines satisfont des désirs, des aspirations, des besoins.
Dialogue sur la nature humaine, Éditions de l’Aube, 2000.
1. Résumé. ( 5 points)
Dégagez les idées principales du texte en 10 lignes maximum.
2. Explication de texte (5 points)
Expliquez : “…les causalités linéaires sont abusives.”
3. Argumentation (10 points)
Discutez et argumentez votre point de vue à partir de la phrase : “Mais même sur le plan des idées sociales et politiques, combien de temps des théories perdurent, alors qu’on a montré leur fausseté de multiples façons ? Et pourquoi ? Mais parce que les doctrines satisfont des désirs, des aspirations, des besoins.”