Concours d’éducateur spécialisé de la région Ile-de-France; session 2008 épreuve de français

Annales Educateur Spécialisé : Ile-de-France 2008

ALLONS, Z’ENFANTS…

Que voient les adolescents de 2007 dans la devise de la République ? Une promesse ou un leurre ? Les élèves de terminale interrogés font part de leur colère et de leurs doutes.

« La liberté est un mot bien menteur », a-t-elle écrit du haut de ses treize ans alors qu’on lui demandait, comme à d’autres du même lycée1, de s’exprimer sur les trois mots de la devise française : « Liberté, égalité, fraternité ». « La devise est bonne pour le cimetière », dit un autre, et encore : « L’égalité, une promesse ratée ». Cette certitude blessée est sans doute ce qu’il y a de plus frappant dans toutes les réponses données. S’il fallait résumer ces propos, rapides mais forts, Il suffirait de trois mots : désenchantement, pessimisme, aigreur.

Bien entendu, il faut rappeler qu’aucune parole dite, aucun témoignage enre­gistré n’a de valeur ni de sens si la précaution n’a pas été prise de l’insérer dans Ie contexte où il a été sollicité et prononcé. En l’occurrence, il s’agit pour la plupart, d’élèves qui répondent par écrit face à des professeurs qui le leur ont demandé, en spécifiant qu’il ne s’agissait pas d’un devoir. Cette situation scolaire, donc autoritaire, infléchit le contenu et la forme des réponses : « Ce n’est pas noté, donc je dis ce que je veux comme je veux (surtout s’il s’agit de liberté…), mais si ce n’est pas noté, pourquoi m’obliger à écrire ? », voici à peu près le dialogue intérieur mené par chaque élève. Une légère partie de la colère manifestée dans ces questionnaires tient à ce cadre, dont on nous rappelle souvent qu’à présent il est assez agressif.

Cela dit, l’homogénéité des réponses est telle qu’on ne peut en esquiver le contenu.

Les trois mots, liberté, égalité, fraternité, provoquent quelque chose comme de l’indignation ; comment oser dire que ces mots seraient nos valeurs puisque aucun d’entre eux n’est respecté dans la société ? Il faudrait même, selon certains, les retirer du dictionnaire. On se demande soudain ce que ces jeunes ont vu, entendu et subi depuis leur enfance pour être aussi cinglants ; on se demande aussi de quoi un jour seront faits leurs espoirs.

Le leitmotiv est implacable ; sous chaque mot de la devise, la réponse claque : « elle n’existe pas », c’est un cri du coeur en colère. Détruite, enchaînée, inexistante. La liberté ? Une illusion et, si parfois on se force à y croire, la réalité se charge de vous ôter toute envie de continuer sur ce chemin crédule.

L’égalité ? Une utopie : comment ne pas voir autour de soi comment chacun se trouve jugé sur son « apparence » ? Ce mot « apparence » cache d’ailleurs mal la plainte à peu près commune contre ce qui se vit chaque jour : l’impossible égalité entre les nationalités, les religions, les richesses et les sexes masculin et féminin. À propos de la fraternité, les réponses s’adoucissent un peu ; à part celle qui répond « jamais sue, jamais vue », les autres élèves semblent entretenir avec elle une vague amitié, car « aider quelqu’un dans le besoin » reste une valeur non seulement possible mais bienheureuse.Dans ce cas, la famille est le modèle le plus cité, non pas parce que c’est en son sein que, de fait, vivent frères et soeurs, mais parce que c’est avec elle que l’on ressent un peu de chaleur humaine.

La devise a beau être écrite sur le fronton des mairies et des écoles, elle semble faire partie d’un bric-à-brac d’antan avec lequel on entretient presque de la gêne, tant elle est éloignée de l’expérience quotidienne. « Bien sur le papier ou pour la forme, mais dans la réalité… » : matériau bien friable en effet que le papier ; comment a fortiori imaginer que la devise soit incrustée à même nos murs en lettres de pierre ? La radicalité de ces réponses lapidaires résonne profondément : ce n’est qu’un échantillonnage qui ne prétend à aucune repré­sentation globale de toutes les opinions et on aimerait compenser cette enquête par une autre approche ; celle des jeunes vivant en province ou en milieu rural, ayant eux aussi maille à partir avec cette devise.

Lisons d’un peu plus près ce que ces jeunes disent de cette liberté qui « n’existe pas ». Elle n’est pour eux ni un concept, ni une philosophie, pas même une éthique. À de rares exceptions, qui timidement rappellent que la liberté est un droit qui se gagne, quelque chose qui s’apprend avec le temps, et qu’il faut « s’impliquer » pour lui donner de la réalité, l’immense majorité la cherche, la veut, la demande, mais… au ras des jours et des pratiques quotidiennes, dans leur vie à eux et au milieu de leurs relations. La liberté se doit, disent-ils, de posséder leur visage et rien d’autre, car presque tous, en effet, expriment une revendication insistante : être libre de faire ce qu’ils veulent, au moment où ils le veulent et comme ils le veulent sans avoir à rendre de compte à quiconque. Mis en cause comme lieux de pouvoir, on trouve l’école et la famille, puis la police. Avec une identique chaleur, on revendique hautement de pouvoir dire ce que l’on veut à n’importe qui, les « quatre vérités » à son professeur ou à un poli­ticien, et de se déplacer sans payer et sans rien demander à personne. Le mot « dire à » n’est pas insignifiant ; il touche juste. En effet, pour eux, à qui dire ou parler ? S’ouvre une béance — l’impossibilité actuelle de rencontrer et de dialo­guer — qui sonne comme un appel. L’absence du dire (alors qu’ils sont bavards) est si poignante qu’elle semble n’avoir pour issue que l’envie viscérale et bruta­lisante de ne vivre que pour soi. « Tout doit être dirigé par nous-mêmes », écrit l’un d’entre eux ; la remarque glace un peu, tant est méconnue d’avance la pratique éventuelle d’une communauté, d’un partage ou d’une altérité.

Si l’on conclut en parlant d’individualisme des jeunes, on aura forcément raison encore qu’il faille réfléchir de près à cette acception. Le pire est peut-être, à propos de ces questionnaires, dans la désespérance qui se lit sous l’irritation. Si les trois valeurs de la République sont effectivement mises en pièce comme n’ayant aucune réalité, que reste-t-il alors pour éventuellement se raccrocher ? « Dès que quelque chose ne va pas, on nous envoie chez le psy » ; le psy, nouveau gendarme, symbolise à la fois l’encadrement obligé et l’impossibilité de ne pouvoir être soi sans en rendre compte à une autorité. Alors, pensent-ils, il reste la liberté de l’esprit, ce je-ne-sais-quoi d’indéfini qui résiste à tout, permet d’être à l’écart et de penser autrement. Il existerait un lieu où le soi serait à soi, où penser pourrait faire rêver à tout, même aux interdits.

Dans l’espace qui s’étend entre tous ces mots heurtés, on comprend petit à petit que si la société veut rejoindre son avenir, il lui faudra prendre conscience d’une jeune génération emprisonnée dans ses manques, énergique mais énigmatique. L’heure n’est pas à crier au stéréotype de la jeunesse dite apathique, plutôt à l’urgence d’aller à sa rencontre, de croiser son chemin pour que son ressenti­ment exaspéré devant les valeurs bafouées finisse par lui poser question et nous interroger profondément.

ARLETTE FARGE, historienne, Supplément Télérama, 2006

 
 

 
 

1 ” Qu’est ce que pour vous aujourd’hui la liberté ? L’égalité ? La fraternité ? Vous pouvez commenter un ou plusieurs des trois termes de la devise française.” La queston a été posée par leur professeur de philosophie à des élèves de terminales scientifiques et techniques de la région parisienne, ainsi qu’aux jeunes lecteurs du Monde des ados. Ce sont leurs ré­pliques qui sont analysées ici.

1. Résumé (4 points)

Faites une synthèse rédigée de ce texte en dégageant les idées essentielles.

2. Dissertation (16 points)

Les trois termes de la devise républicaine ont-ils encore un sens pour vous ? Quelles places peuvent prendre les adultes dans la transmission de telles valeurs ? Dans un développement structuré (Introduction — Développement — Conclusion), vous répondrez à ces questions, à partir de votre expérience personnelle et/ou professionnelle.

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